Pour un statut écologique
14 août 2008Le monde a toujours changé. Il a toujours été fait de bouleversements, d’extinctions massives et de resurgissements souvent inattendus. Cet invariant de la catastrophe et de la renaissance qui ouvre au regain de la vie dans une voie nouvelle, se retrouve dans les grands cycles naturels, dans les histoires des peuples et des cultures entre eux, dans les évolutions des sociétés et des civilisations tout autant que dans leurs contacts et dans leurs entrechocs. Il constitue presque l’énergie des imaginaires, des éclats artistiques et esthétiques qui ont accompagné l’épanouissement de la conscience humaine.
Donc le monde va encore changer. Mais le bouleversement de son climat associé à l’anéantissement rapide et gigantesque de vastes parts de sa complexité vivante, constitue un syndrome majeur qui menace la survie de la planète, et, à tout le moins, celle de l’espèce humaine toute entière.
Le développement des sociétés occidentales, des triomphes commerciaux, capitalistes ou financiers, et leurs choix de production transmis ou imposés à tous les peuples du monde, sont à l’origine de ce péril majeur. C’est l’ensemble du monde qui se doit de réagir, et d’agir désormais autrement, et de cheminer enfin vers les réalités du vivant par des voies qui sont celles de l’inversion des démesures, de la sobriété, de l’inventivité saine, de la conscience vigilante ; qui sont celles surtout d’un esprit de responsabilité partagé par tous, restitué à chacun.
La Martinique se trouve aujourd’hui en face de l’exigence d’une réflexion neuve sur son devenir et sur son avenir dans le devenir et l’avenir du monde. Elle aborde la nécessité d’un rassemblement solennel autour d’une grande Å“uvre qui lui permettrait d’affronter les mutations et les dangers en cours, et qui disposerait dans le même temps d’une vertu économique véritable, mais aussi d’une vertu politique, culturelle et sociale capable de s’adapter aux imprévisibles à venir et de permettre à tout un chacun de se sentir impliqué dans la nécessaire refondation de notre pays.
Toute refondation suppose une interaction féconde entre le passé et le futur. Si la refondation préserve ce qui peut (et qui doit être) conservé du passé, elle élabore à partir de ce socle, des inscriptions actives dans un futur que l’on a su anticiper. Si la refondation fréquente la nécessité et le pragmatisme par ses solidités et par son réalisme, elle sait côtoyer les horizons ouverts par une vision qui se projette. Enfin, la refondation est toujours collective. On ne refonde pas tout seul. On refonde avec soi, en soi et avec les autres. La fondation est d’élaboration collective car dans son aboutissement, il n’y a pas seulement la perspective d’un autre pays ou la naissance d’un peuple nouveau, mais bien l’idée d’un autre être au monde.
Alors pourquoi refonder ?
Nous sommes dans une situation à la fois douce et dramatique. Douce, parce que nous vivons dans des abondances de modernisation et de consommation assez spectaculaires ; et dramatique parce que cette abondance s’accompagne, comme dans la plupart des pays du monde, d’une destruction des mécanismes régulateurs inhérents aux sociétés traditionnelles de type rural. Cette destruction se traduit par l’apparition d’une violence sans principes, d’une délinquance aveugle, par la dispersion des valeurs structurantes originelles, et par une perte active des mécanismes anciens de solidarité naturelle qui exigent de nouveaux modes de fonctionnement de la démocratie. Dans notre cas particulier, il faut ajouter à ces catastrophes universellement partagées, un syndrome d’assistanat et de dépendance qui non seulement invalide notre dignité, non seulement porte atteinte à l’estime que nous pourrions avoir de nous-mêmes, mais qui surtout anesthésie nos capacités créatrices ou innovantes.
Face aux périls, il nous faudra déclencher des effervescences créatrices, et sortir du cercle mortifère de la non-responsabilité, par la responsabilité mise en Å“uvre, par l’initiative mobilisée, par l’agir de chacun selon une perspective d’ensemble soigneusement définie. Cette refondation devrait donc permettre d’engager un retour à nous-mêmes qui serait de l’ordre de l’action, du faire-ensemble, de l’agir-collectif, de l’agir par soi-même pour soi-même dans une intention commune où le peuple martiniquais se découvre et se réalise en son ensemble.
Envisager l’indispensable sursaut de notre pays par une orientation qui viendrait d’en-haut serait l’installer une fois encore dans les mécanismes de la passivité, lesquels n’ont jamais permis à la moindre renaissance octroyée d’atteindre à une quelconque élévation.
Mais l’idée de refondation est nécessaire pour une autre raison. Nous sommes aujourd’hui placés en face du monde, c’est à dire en face d’une mutation géopolitique, technologique, culturelle, identitaire, sociale et économique, d’une ampleur sans précédent. Cette mutation prend une configuration systémique, car ses causes et ses effets interagissent pour susciter des pistes inédites d’épanouissement, et tout autant de régressions majeures nées de la déperdition des liens naturels entre les hommes d’un même espace ou d’une même société, et entre ces sociétés et l’entour naturel.
L’individuation occidentale nous a amené beaucoup de libertés, mais elle a entraîné des gouffres de solitude, d’indifférence et d’égoïsme social, beaucoup d’aveuglement dans l’exploitation démesurée, injuste et égoïstes des ressources naturelles. Entre les horizons des déchaînements naturels, du péril écologique, et les abîmes de la régression sociale, notre pays à besoin d’une posture qui associe, dans l’action et la pleine autonomie, la pratique de l’anticipation refondatrice et le souci d’une solidarité neuve.
Dans cette mutation informationnelle, où l’électronique, l’automation, Internet, les ordinateurs, et les biotechnologies, deviennent déterminants, les moteurs du développement économique se déplacent vers l’immatériel. L’information est désormais le vecteur de toute richesse pour les pays. Mais l’information n’est ni matière première, ni substance fossile. Elle est mise en forme, manipulation de symboles, elle est formation et mobilisations de savoirs, elle est réinventions de codes, interconnexions et maîtrise de ces interconnexions. C’est désormais cet immatériel qui fonde la croissance des économies du monde.
Or l’immatériel a une exigence : il faut y imprimer sa marque. L’immatériel demande de l’idée, de l’initiative, de la projection, de l’intervention, de la liberté d’esprit et de conception. Plus que jamais, cette économie immatérielle demande un imaginaire souverain et une imagination puissante. Toutes choses auxquelles les peuples mimétiques, les peuples dépendants ou assistés, les peuples anesthésiés, ne peuvent avoir accès. Il nous faut naître résolument à cet immatériel, c’est à dire, une fois encore, être capable d’un projet d’auto-refondation.
Qu’est-ce qu’un projet ?
Ce n’est pas un plan d’intervention ni un alignement de mesures juridiques ou fiscales. Ce n’est pas une loi qui affranchit d’un carcan de taxes ou un listage de propositions visant à développer un secteur particulier. Un projet n’est pas un programme, et ne peut se résumer à une séquence d’actions à mettre en Å“uvre dans des circonstances que l’on pense maîtriser. Si les circonstances ne sont pas réalisées, le programme est stoppé. A l’époque où les peuples occidentaux nourrissaient la prétention de régenter le monde, et de soumettre l’ordre naturel des choses à leur vouloir, nous avions forgé des idéologies ; ces idéologies avaient généré des dogmes et des systèmes ; et ces systèmes s’étaient articulés sur une série de plans et de programme que l’on tentait de mettre en Å“uvre coûte que coûte. Aujourd’hui, les choses ont changé. Le monde a changé et continue de la faire. Nous avons perdu ces prétentions à vouloir régenter le réel, et cette mutation dangereuse qui se déroule sous nos yeux, en face de notre conscience élargie, est désormais imprévisible et imprédictible. Nous sommes rentrés plus que jamais dans l’ère de l’incertitude, du chaos génésique, du désordre qui fait partie intégrante de l’ordre, de l’harmonie qui se compose d’une horlogerie subtile de déséquilibres renégociés en permanence. C’est pourquoi l’idée de projet est une idée précieuse, car le projet est bien adapté à tout cela.
Elaborer un projet c’est se placer au centre de son propre monde. C’est se positionner dans cet espace intime et collectif, dans lequel s’articule la conscience du Je ou du Nous souverain. C’est en se mettant au centre de son monde que l’on peut l’envisager et s’envisager soi-même. Le projet est d’abord une création de soi.
Le projet est une action, pas seulement une pensée. Il prévoit ses repérages du terrain, ses balises de secours, ses espaces de déploiement et de redéploiement. Le projet est déjà dans l’arène quand l’idée flotte encore dans les hauteurs du simple vouloir. C’est pourquoi le projet est une mise en articulation du mental et du corps collectif, de la pensée et de l’action, et qui suppose une volonté de chacun et la capacité de tous à exercer cette volonté. Le projet détermine les éléments de sa mise en Å“uvre et les conditions de sa pérennisation. C’est pourquoi tout projet, par la définition des pouvoirs qui lui sont nécessaires, fonctionne très souvent comme une prise de pouvoir. De pouvoir sur soi, de pouvoir sur l’entour.
Le projet est un ensemble de stratégies et non pas de programmes. La stratégie est ouverte au hasard, à l’aléa, à l’incertain. La stratégie peut réagir à l’imprévu ou à la conjonction de circonstances invalidantes. Là où le programme s’arrête, la stratégie déploie encore de multiples ressources, active de nombreux possibles. Et c’est pourquoi — comme tous les organismes vivant — le projet est auto-organisateur. La notion d’auto-organisation est aujourd’hui essentielle. Dans les aléas du vivant, les hasards et les nécessités, les corps vivants ont déployé des mécanismes inouïs d’auto-organisation qui leur ont permis, non seulement de survivre, mais de se modifier ; non seulement de s’adapter, mais d’adapter leur environnement à leurs mutations incessantes. Un projet est par nature auto-organisateur, car il n’est pas clos, il est ouvert ; il n’est pas figé, il est fluide ; il n’est achevé, il est en devenir toujours. Dans la mutation informationnelle qui conditionne aujourd’hui nos destins, il nous faut être en devenir toujours, c’est à dire toujours riches d’un projet.
Le projet suppose de la complexité. La complexité naît quand on est capable de supporter des forces contraires, des complémentarités antagonistes, des dynamiques contradictoires, des associations réfractaires, des convergences paradoxales, des ensembles impossibles qui pourtant, dans l’ordre du vivant, ont toujours fait avancer la vie. Face au monde complexe, à la vie complexe, nous devons réintroduire les complexités ouvertes des projets. C’est pourquoi dans le monde qui est le nôtre, et dans la situation qui est la nôtre, notre grand Å“uvre pour notre liberté et notre existence dans les bouleversements du monde, ne peut se concevoir qu’en ces termes : par la refondation sous le mode du projet.
Alors nous appelons tous les martiniquais à se rassembler autour de la proposition suivante : que la Martinique accède sans attendre à un statut écologique dérogatoire au droit commun qui lui permettra d’affronter les exigences et les périls écologiques des temps qui viennent, dans la dignité, l’auto-organisation, et dans la responsabilité enfin mobilisée.
Nous appelons les Martiniquais à travailler ensemble sur la proposition suivante pour l’ériger en un projet commun : que la Martinique s’érige en un lieu d’excellence du développement durable, équitable, écologique et solidaire.
Serge Letchimy




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