Projet de loi de finances pour 2008 Outre Mer
14 août 2008M. le président. La parole est à M. Serge Letchimy, pour cinq minutes.
M. Serge Letchimy. Monsieur le prĂ©sident, madame la ministre, monsieur le secrĂ©taire d’État, chers collègues, prenant connaissance de votre projet de budget, il m’est revenu en mĂ©moire ce qui se dit d’habitude dans cet hĂ©micycle lors de l’examen du budget de l’outre-mer. Il m’est apparu ainsi que, depuis plus d’un demi-siècle, la technique du soutien fiscal Ă l’investissement tient lieu de base Ă tout projet de dĂ©veloppement Ă©conomique et social de l’outre-mer.
Face aux rĂ©sultats constatĂ©s aujourd’hui, que rappellent votre document de politique transversale et, non sans courage, le rapport de la commission des affaires Ă©conomiques, j’ai alors songĂ©, avec tristesse, Ă ces terres dites « d’outre-mer », me demandant si un mauvais sort les condamnait Ă un irrĂ©mĂ©diable immobilisme Ă©conomique, Ă la fatalitĂ© d’un chĂ´mage endĂ©mique, Ă d’insupportables retards prĂ©tendument impossibles Ă rĂ©duire.
C’est Ă ma consternation et mon effroi que m’est aussi revenu Ă l’esprit que ces pays en extrĂŞme difficultĂ© devront aussi faire face aux bouleversements climatiques qui s’annoncent, aux mutations douloureuses et aux effondrements Ă©cologiques qui vont s’imposer très vite Ă tous les peuples du monde.
C’est avec tout cela Ă l’esprit que j’ai tentĂ© de mesurer l’impact Ă©ventuel de votre projet sur la politique de dĂ©veloppement Ă©conomique, social, culturel et environnemental, qu’il est aujourd’hui indispensable de dĂ©finir et de mettre en place sans dĂ©lai pour nos territoires lointains.
Je vous rassure tout de suite, madame la ministre, monsieur le secrĂ©taire d’État : je ne me livrerai pas au rituel comptable, bien que je sois tentĂ© de le faire. Je ne le ferai pas, parce qu’on peut faire dire aux chiffres tout et le contraire de tout, par exemple qu’un budget augmente alors mĂŞme que l’on perd des crĂ©dits. Je ne le ferai pas, surtout, parce que, au-delĂ des chiffres, l’enjeu qui s’impose Ă nous dans le cadre de ce dĂ©bat est d’abord d’identifier la politique que ce budget entend permettre. C’est aussi de comprendre le projet de dĂ©veloppement Ă©conomique, social, culturel dont le budget est le support. C’est enfin de dĂ©chiffrer – j’insiste sur ce mot – la gouvernance dont ce budget entend ĂŞtre l’expression : c’est cette gouvernance qui devrait en constituer la grille de lecture.
Si je ne doute pas de votre bonne foi, monsieur le secrĂ©taire d’État, je constate qu’avec un acadĂ©misme dĂ©concertant, qui contraste d’ailleurs avec certaines de vos initiatives dans l’Hexagone, le Gouvernement nous propose un projet sans audace ni idĂ©e-force, un projet dĂ©pourvu de toute amorce de projection vers un quelconque horizon. En bref, il traduit un renoncement dĂ©risoire, qui accroĂ®tra le dĂ©sarroi de nos populations et dont l’Ă©lu que je suis ne saurait se satisfaire.
C’est pourquoi j’ai pris le parti de dire, ici et aujourd’hui, ce qui me paraĂ®t indispensable pour donner, hors de tout conformisme, un rĂ©el Ă©lan Ă une politique audacieuse de dĂ©veloppement durable, Ă laquelle nous sommes prĂŞts.
Je sais que nous sommes dans des temps de « rĂ©formes », de « changements », qui ne sont le plus souvent que l’adaptation forcĂ©e de la sociĂ©tĂ© française aux exigences du marchĂ© libĂ©ral. Mais j’ai la faiblesse de penser qu’il faut de toute manière rompre avec le passĂ© et, sans pour autant se livrer pieds et poings liĂ©s aux aberrations du libĂ©ralisme, libĂ©rer les Ă©nergies locales, rĂ©veiller les volontĂ©s, rĂ©animer les consciences et les imaginations.
Bref, il nous faut retrouver de l’audace et du rĂŞve, et ne pas craindre de frĂ©quenter les utopies. VoilĂ ce qui ne s’est jamais trouvĂ© dans un budget de l’outre-mer, monsieur le secrĂ©taire d’État : un horizon visible vers lequel on s’Ă©lance !
Le « changement » ou la « rupture » ici, ce serait recourir au seul ingrĂ©dient qui n’a jamais Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ© dans les multiples budgets et projets de dĂ©veloppement de l’outre-mer, comme nos dĂ©bats le dĂ©montrent : ce serait, d’abord et avant tout, la rupture radicale avec un Ă©tat d’esprit ancien, l’Ă©tat d’esprit colonial, contre lequel nous devons, vous et nous, absolument lutter. Cet Ă©tat d’esprit considère les pays d’outre-mer comme un simple prolongement exotique de l’Hexagone, au mĂ©pris de leur identitĂ© gĂ©ographique et historique singulière d’entitĂ©s douĂ©es d’une authentique personnalitĂ© collective. La rupture aujourd’hui serait d’en tenir compte.
L’idée que ces pays pourraient être administrés de loin et développés de manière verticale, selon des plans et des projets qui viendraient de Paris – je sais que vous ne partagez pas ce point de vue – et qui seraient mis en œuvre à travers des délégations de gestion ou des décentralisations plus ou moins affirmées, est dépassé.
L’est tout autant l’attitude qui consiste Ă affronter les catastrophes naturelles, les mutations Ă©cologiques, les pollutions environnementales – l’exemple le plus rĂ©cent Ă©tant la pollution au pesticide chlordĂ©cone – ou les bouleversements climatiques, dans des postures d’irresponsabilitĂ© collective qui se contenteraient d’attendre les dĂ©cisions venant de l’Hexagone.
Je refuse l’idĂ©e que « l’unitĂ© indivisible de la RĂ©publique » doit se payer au prix de l’anesthĂ©sie ou de la passivitĂ© de la plupart de ses composantes. Je ne consens nullement Ă croire que le pacte rĂ©publicain serait le lieu du renoncement Ă soi-mĂŞme et Ă l’intelligence d’une diversitĂ© totalement assumĂ©e. J’ai la conviction qu’une rĂ©publique peut ĂŞtre unie, et que son unitĂ© peut s’enraciner dans l’arc-en-ciel de ses diversitĂ©s devenues des sujets responsables.
Nombre d’entre nous militent pour un pouvoir local fort, mais quelle que soit la solution retenue, il s’agit surtout de mettre en place une gouvernance locale dotĂ©e d’un vrai pouvoir de dĂ©veloppement endogène et capable de structurer la transversalitĂ© des stratĂ©gies Ă©conomiques, de construire une politique d’Ă©ducation et de formation adaptĂ©e Ă notre vision du monde. Toutes ces exigences s’expliquent, madame la ministre, monsieur le secrĂ©taire d’État, chers collègues, parce qu’« il ne saurait y avoir de dĂ©veloppement rĂ©el sans responsabilitĂ© collective et sans conscience rĂ©elle ».
Monsieur le secrĂ©taire d’État, de nombreux domaines tĂ©moignent de ce besoin de cohĂ©rence impĂ©ratif, par exemple l’habitat et le logement. J’ai choisi de vous parler d’environnement et de biodiversitĂ© …
M. le président. Vous devez conclure, monsieur Letchimy.
M. Serge Letchimy. Je termine, monsieur le président.
C’est certainement l’exemple le plus intéressant, car il permettra certainement de définir un nouveau cadre de développement.
En conclusion, il s’agit d’engager de vraies rĂ©formes structurelles, et non plus simplement conjoncturelles. C’est ce souffle nouveau, cette audace, cette inspiration qui manquent Ă votre budget, invalidant ses intentions vertueuses et soulignant toutes ses insuffisances. Il lui manque, monsieur le secrĂ©taire d’État, l’horizon de la responsabilitĂ©, qui reste Ă construire ensemble. En fait, c’est une âme qui lui manque.
C’est en raison de ce manque et avec regret que je ne voterai pas votre budget.
L’irresponsabilitĂ© collective, mĂŞme dĂ©centralisĂ©e, n’est ni un tabou, ni une nĂ©cessitĂ©, ni une fatalitĂ©. Nous devons oser une autre vision de la France, une autre vision de ces peuples d’outre-mer, en la soumettant aux imaginations et aux audaces ; une vision moderne d’une sociĂ©tĂ© qui change, et qui s’affirme dans une union de responsabilitĂ©s autonomes et vivantes.
Mais nous devons le faire maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche et du groupe de la Gauche dĂ©mocrate et rĂ©publicaine.).
Mission « Outre-mer » 06-11-07
Après l’article 45
Mme Christiane Taubira
J’ai déposé les amendements 75 et 76, le second étant le plus large et le premier un amendement de repli. Il s’agit d’instituer une redevance qui serait réclamée aux titulaires de concessions d’hydrocarbures liquides et gazeux exploités en mer, sachant que l’article 31 du code minier l’autorise déjà pour Saint-Pierre-et-Miquelon. La loi du 30 décembre 1980 avait créé une redevance pour l’exploitation des d’hydrocarbures liquides et gazeux en milieu terrestre, et la loi du 30 décembre 1993 précisait que cette redevance n’est pas exigible pour les exploitations en milieu maritime. Or, à Saint-Pierre-et-Miquelon aussi bien qu’en Guyane et à la Martinique, il existe des potentialités sérieuses de gisements d’hydrocarbures liquides et gazeux en mer.
M. le président. La parole est à M. Serge Letchimy.
M. Serge Letchimy. Je n’interviens pas pour soutenir Christiane Taubira, qui est capable de se défendre seule, mais je suis surpris par les arguments invoqués et par le décalage qui apparaît entre l’esprit d’ouverture que vous avez affiché tout à l’heure, monsieur le secrétaire d’État, et cette position de repli fondée sur la méthode.
Quiconque connaît bien l’outre-mer vous dira qu’il faut savoir qui finance les politiques publiques. Historiquement, et je suis bien placé pour le dire en tant que maire de Fort-de-France, ce sont les collectivités locales, les mairies notamment, qui ont assumé pendant trente ou quarante ans le mal-développement de ces territoires, allant jusqu’à créer le RMI avant la lettre, un RMI dont le « I » avait une vraie signification. Une ville comme Fort-de-France a employé jusqu’à 4 000 personnes, simplement pour offrir du travail à ceux qui n’en avaient pas.
Une question fondamentale se pose aujourd’hui à vous comme à nous, car il n’y a aucun intérêt à afficher une politique de développement global sans disposer de ressources. Si l’on peut se dispenser des errements budgétaires selon lesquels on ne peut pas aller plus loin, on doit faire des économies, aller vers la convergence, et si l’on peut considérer que la défiscalisation et les exonérations sont un levier pour des collectivités où le chômage est important – il est de 25,6 % en Martinique et de 30 % à la Réunion, et je conteste le chiffre de 19,6 % pour l’outre-mer – comment peut-on se permettre de délivrer des concessions d’exploitation minière en Guyane et en Martinique sans en faire profiter ces collectivités ? Les élus concernés n’ont même pas été informés de ces concessions et nous attendons que vous nous transmettiez les documents qui ont permis de les accorder, afin que nous puissions les analyser.
Ce qui reste à faire dans les territoires d’outre-mer est très important en termes de rattrapage d’infrastructures, de développement et de réponse au défi du chômage. L’amendement de Mme Taubira permettra de mener une politique de développement et de réduire, peut-être, le chômage dans ces territoires. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche et du groupe de la Gauche démocrate et républicaine.)
M. Christian Paul. Très bien !




Chargement 


