Traité de Lisbonne

M. Serge Letchimy – Ce débat me fait penser à deux grands poètes, dont l’un s’est dressé contre le nazisme et l’autre contre la colonisation. « Je choisis le plus large contre le plus étroit », écrit Aimé Césaire. Et pour René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».

Il y a deux Europe possibles : l’une, étroite, que ce traité reprenant l’essentiel du projet avorté de Constitution ambitionne de continuer à mettre en œuvre ; l’autre, plus large, qui constitue mon horizon. Oui, la lucidité est une blessure, mais une blessure stimulante parce qu’elle permet de continuer d’agir sans renoncer au rêve. Quant à votre Europe, Monsieur le ministre, c’est celle de la finance et du libéralisme économique le plus indécent ; ce n’est que par le biais d’un recours juridictionnel que l’on peut mettre en avant les valeurs auxquelles Mme Guigou a fait référence. C’est l’Europe de la croissance à tout prix, même si elle menace la survie de la planète et de l’espèce humaine, l’Europe de l’État réduit au minimum. C’est l’Europe qui s’éloigne de la laïcité, comme l’ont montré les discours de Riyad et de Latran : l’homme qui espère, ce n’est pas seulement celui qui croit, c’est aussi celui qui lutte pour un monde meilleur ! C’est, enfin, l’Europe forteresse obsédée par la répression des flux migratoires. Tant que l’Europe verra à ses frontières de pauvres gens escalader des barbelés, tant que des êtres humains agoniseront sur ses plages ou sauteront par des fenêtres pour fuir la police, elle se trahira elle-même. Cette Europe-là n’est pas la mienne !

Peut-on stopper cette Europe-là en disant « non » au traité de Lisbonne ? Malheureusement, je ne le pense pas. Pour lutter contre l’Europe étroite, nous avons besoin de l’Europe ! Notre combat pour l’Europe la plus large se fera avec l’Europe et dans l’Europe.

Cette Europe la plus large relève moins de la géographie que de principes. Ce n’est pas la construction d’un nouvel empire dominateur, c’est la mise en relation de tous ceux qui partagent les mêmes idéaux de progrès, de respect de la diversité et de la dignité des peuples, bien loin du discours du Président de la République à Dakar. Notre perspective est d’habiter le monde de la manière la plus juste, la plus sobre et la plus humaine possible. L’Europe à laquelle je crois est l’utopie qui manque actuellement à la mondialisation. C’est celle par laquelle la République française « une et indivisible » pourrait devenir une « République unie », riche de ses diversités. Comme l’a dit Glissant, on peut « changer en échangeant avec l’autre sans pour autant se perdre ou se dénaturer ».

Soyons lucides sur les régressions de notre époque, mais soyons aussi déterminés à utiliser les quelques avancées de ce traité pour continuer à nous battre en faveur d’une Europe de progrès, imprégnée des valeurs d’égalité et de solidarité ! (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et du groupe GDR)

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