Que penser des législatives de 2007?
24 août 2008Les éléments d’analyse du résultat des élections législatives des 9 et 16 juin derniers ne manquent pas. S’agissant notamment de l’abstention, de nombreuses explications ont été avancées qui toutes, renferment une part de vérité.
Citons en vrac : la proximité des présidentielles, donc la lassitude. Le sentiment d’inutilité d’un vote qui ne ferait que ratifier un choix largement acquis par les français le 9 mai. La résignation des électeurs de Gauche enfin, face à une défaite annoncée, malgré un frémissement au second tour.
Toutefois, le fait que ce haut niveau d’abstention ait été enregistré dans toute la France, pourrait laisser accroire que l’abstention martiniquaise s’inscrit dans la même démarche non citoyenne. Or, est-il absurde de penser, qu’outre ces explications, disons globales, il pourrait exister à cette désaffection des urnes, chez nous, une analyse propre ? Non ! d’ailleurs beaucoup s’y sont attelés avec qualité et lucidité. Dans ces conditions, pourquoi alors tenter une autre ? Parce qu’il m’a semblé qu’il manquait des pièces au puzzle.
Justin Daniel ne m’en voudra pas si je me permets de penser qu’il a raison et tort à la fois quand, dans l’encart réservé aux résultats du premier tour des législatives de France-Antilles du 11 juin, page II, il invite à s’interroger sur le phénomène de désacralisation de la politique et de son personnel.
Il a raison, du seul fait d’évoquer un phénomène réel. Mais il est incomplet dans son assertion et c’est en ce sens qu’il a tort, dans la mesure où la désacralisation en question, pour réelle qu’elle soit, ne me semble pas devoir s’appliquer à tout le corps électoral. Son impact serait selon moi circonscrit à une frange bien précise de l’électorat martiniquais, qu’une photographie des « votants » à ces législatives, mais aussi à d’autres élections locales, permettrait vraisemblablement de déterminer. Mais tentons une proposition.
Comment expliquer ce phénomène de désacralisation ?
L’allusion de Justin Daniel nous ramène selon nous à un autre phénomène qui date celui-ci, précisément d’environ un quart de siècle, autrement dit, du moment même où les législatives ont commencé à subir la décote dont parle aussi le politologue dans le même entrefilet. Je veux parler du phénomène de la « proximité ».
Aujourd’hui, le citoyen martiniquais ne vote plus pour un homme qu’il admire, mais pour celui qui lui ressemble, qui lui fait miroir, qui lui est ou lui semble proche socialement, qui prend en compte ou fait mine de prendre en compte ses problèmes personnels, bref ! il vote pour un candidat qui lui permet de trouver solution à ses besoins personnels immédiats.
Autrement dit, il est aujourd’hui vain, d’être une personnalité de premier plan, un intellectuel de renom, un homme d’affaires puissant, ou un vénérable de loge réputé, pour être candidat et être élu à des élections législatives. La magie, l’admiration, la fierté que suscitaient des personnalités comme Georges Gratiant, Victor Sablé, Aimé Césaire ou Emmanuel Véry, pour ne citer que ceux-là , ne font plus recette.
On assiste donc depuis les années 1980 à une modification radicale et substantielle de l’offre politique, tant humaine que programmatique, et c’est en ce sens que l’on pourrait parler de désacralisation de la politique et de son personnel.
Mais, si l’électorat populaire s’est accommodé de cette modification et l’a même, dans un certaine mesure imposée, en plébiscitant des candidats répondant aux critères énoncés plus haut, il n’en est pas de même pour les strates qui se considèrent à tort ou à raison, comme non populaires. Celles-là , au contraire, se sentant orphelines de « candidats de poids », boudent les urnes et vont même jusqu’à se désintéresser totalement de la vie politique de notre pays. Leur niveau de vie leur permettant de vivre comme en apnée dans un pays qui, à leur yeux, ne correspond plus à leur idéal et ne mérite plus que l’on s’y attache. D’ailleurs, il fait tout aussi bon ailleurs, en « métropole », au Canada, au Brésil, ou en Equateur…..
Combien sont ils, c’est aux spécialistes, dont des sociologues de le dire, mais il est à parier qu’ils constituent une partie très importante des abstentionnistes.
Venons-en précisément à l’analyse du sociologue Louis-Félix Ozier-Lafontaine, publiée dans le même journal, à la même page. Ce dernier met l’accent sur « l’absentéisme des jeunes », la « conscience identitaire » et surtout « le sentiment d’appartenance à une communauté martiniquaise ». Il a lui aussi, raison et tort.
Il a raison car, à l’évidence, il n’y a pas eu pour les législatives, notamment au premier tour, l’affluence de jeunes constatée aux présidentielles. Il a tout autant raison quand il déplore – si j’ai bien compris -, l’absence de conscience identitaire et donc de sentiment d’appartenance à une communauté martiniquaise. Mais, le sociologue n’approfondit pas son propos. Il eut été en effet intéressant de connaître son avis sur les raisons de cet absentéisme et donc de cette auto-exclusion de la communauté martiniquaise. Cela aurait sans doute permis d’y apporter des correctifs. C’est en ce sens, par l’insuffisance de son analyse, - mais il ne m’en voudra pas lui non plus - que Louis-Félix Ozier-Lafontaine a tort. Nous tenterons là aussi une proposition.
Enfin, examinons le constat de Rudy Rabathaly, le rédacteur en chef de France Antilles, toujours dans son quotidien. Il est abrupt, il est exact, mais, malheureusement, il est lui aussi incomplet.
Que dit-il ? « Elire un Président de la République est et sera de plus en plus pour l’électeur martiniquais, un acte davantage mobilisateur que d’élire ses représentants locaux à l’assemblée nationale », avant, lui aussi de s’interroger : « N’y a t il pas un décalage entre la revendication de plus en plus marquée de nos élus pour une localisation des pouvoirs et un électorat de plus en plus intéressé par la prise en compte de son bulletin de vote pour des enjeux nationaux français voire européens. Un vrai paradoxe mais dans lequel l’électeur et la plupart de ses élus semblent manifestement trouver leur compte ».
Rudy Rabathaly rejoint Ozier-Lafontaine qui, lui, en la circonstance, parle d’une tendance à céder à un système qui privilégie l’ailleurs au détriment du proche. Mais le journaliste va plus loin que le sociologue. Il avance, sous la forme toutefois, d’une interrogation, la théorie pertinente du décalage entre les élus et les électeurs. Un vrai paradoxe, dit-il, néanmoins « lucratif », puisque, selon Rabathaly, tout le monde y trouve son compte.
Le journaliste a donc raison, mais il est incomplet, car il n’identifie pas les causes de ce décalage. Rabathaly a donc tort car, c’est, me semble t-il, là , que réside la clé du problème.
Tentons alors notre proposition tout en prenant nous aussi, le risque d’avoir tort.
Tout d’abord, n’ayons pas peur d’affronter la réalité : les Martiniquais se sentent aujourd’hui Français et bien français. Cela est particulièrement vrai pour les jeunes générations qui n’ont pas connu les années de l’éveil des consciences ,alimenté notamment par Césaire. Il n’ont pas eu à connaître non plus, les frustrations et les déceptions des années 1950 à 1970, dues à une départementalisation qui tardait à se concrétiser. Il n’ont par conséquent, pas connu ni subi les vagues de répression orchestrées par le Préfet Trouillé, ou plus près de nous, par Terrade « la Grenade ».
En un mot, les jeunes d’aujourd’hui, sont totalement étrangers au concept de conscience nationale. Et d’ailleurs, qui le leur enseignerait, puisque les partis ou mouvements politiques de Gauche qui pourraient le faire, ne sont plus aujourd’hui pour la plupart, que des guichets à candidats.
Ajoutons autre chose. Le sentiment d’appartenance à une communauté martiniquaise dont parle le sociologue, a été battu en brèche, de manière subreptice tout d’abord, puis maintenant, ouvertement, par celui d’appartenance à une communauté plus vaste, plus riche, plus prometteuse. Une communauté française dans laquelle le Martiniquais semble, comme le dit Rabathaly, trouver son compte.
Pour parvenir à ce résultat, tous les moyens auront été utiles, du ludique au nécessaire, en passant par le superflu si propre à notre atavisme. C’est Néron qui, dans la Rome antique, posait la question et y accolait la réponse : Que demande le Peuple ? du pain et des jeux ! Appliquons alors ce principe à la Martinique d’aujourd’hui.
Oui, le Peuple veut du pain. Qui, dans les faits, donne à nos chômeurs, ce pain qu’ils n’ont pas, sinon la France par le biais du RMI ? Qui donne à nos femmes seules ou abandonnées, leur viatique, sinon la France par le biais d’aides de toutes sortes ? Qui donne à nos vieux ce - trop bas - minimum vieillesse, sinon la France ? Qui donne aux parents nécessiteux la possibilité de se rendre à moindre coût en « Métropole », sinon la France, à travers le dispositif de la continuité territoriale ?
Mais le Peuple veut aussi des jeux. Qui alors donne aux martiniquais et singulièrement aux jeunes, les divertissements dont il est friand, sinon la France, notamment par le truchement de la télévision. Cela a commencé par le football. Les Martiniquais, on l’aura remarqué notamment à l’occasion de la Coupe du Monde de 1998, ne sont plus « Brésiliens ». Ils sont devenus petit à petit des supporters acharnés de l’équipe de France. Ils ont hissé à leur balcon leurs drapeaux tricolores, ils ont enfilé les maillots des « bleus », ils ont chanté à tue-tête la Marseillaise, telle Marseillaise que leurs pères sifflaient dans les dans les stades, dans les années 50/60.
On me dira que c’est la présence d’Antillais dans l’équipe de France qui est à l’origine de ce phénomène. Je dis non, et oui à la fois.
Non, car l’engouement pour le football européen en général et français en particulier est bien réel. Lors de discussions sur le sujet, au bistrot ou au guichet du Loto sportif, c’est la première personne du singulier ou du pluriel qui est employée, autrement dit : Je suis Marseillais ou Parisien. Nous sommes les plus forts, entendez par là , nous les Canaris ou nous les Monégasques.
Oui, car, si le sentiment d’appartenance à une communauté martiniquaise est, à juste titre, comme on vient de le voir, mis en doute, cela n’interdit pas le sentiment de fierté et d’appartenance à une communauté de race. En fait, les Martiniquais prennent là une espèce de revanche. C’est nous, ce sont nos frères, nos amis, nos fils qui constituent l’essentiel de l’équipe de France et nous en sommes fiers. Voilà pourquoi nous soutenons les « Bleus ».
Et c’est aussi pourquoi nous avons soutenu, de manière hystérique d’ailleurs, Cyril Cinélu à la Star Académie. Il fallait qu’il gagne. Nous nous sommes carrément ligués pour sa victoire, reçue là aussi, comme une fierté, mêlée d’un brin d’ironie à l’encontre des organisateurs et plus généralement des Français blancs, dont on pensait à Fort-de-France qu’ils élimineraient, par pur racisme, le Noir Cyril.
En fait, les Martiniquais ont développé au fil du temps, une forme grégaire d’autodéfense en cas d’attaque réelle ou supposée, ou de malheur. On se souvient de la catastrophe du Venezuela. Je veux dire par cela, que le sentiment communautaire, qui n’est pas un sentiment national, ne se manifeste que lorsqu’il subit des agressions ou lorsqu’il veut montrer sa fierté en tant que communauté de race. Autrement, et là , je rejoins le sociologue, il y a risque d’identité sans consistance. Pour faire simple, risque d’individualisme exacerbé, dont nous sommes les premiers responsables et parfois même les organisateurs.
C’est nous en effet, les responsables et les organisateurs de ce démembrement de notre communauté en tant que groupe solidaire, ou si l’on veut, en tant que Peuple. Nous le verrons plus loin.
Revenons à Rudy Rabathaly. Son idée de paradoxe pour séduisante qu’elle soit, me paraît impropre à la situation qui nous préoccupe. J’y vois plutôt une relation de cause à effet parfaitement établie. Le paradoxe est à trouver ailleurs, notamment dans le fait de prôner l’indépendance et en même temps, d’alimenter la cause du dynamitage de la conscience collective, au profit de l’identité sans consistance dont parle Ozier-Lafontaine, et donc au profit de l’individualisme.
Précisons. L’on s’étonne souvent des scores électoraux de monsieur Marie-Jeanne. Ils sont pourtant logiques, dans la mesure ou l’intéressé a développé depuis de nombreuses années, une stratégie de satisfaction systématique des besoins personnels et immédiats, réels ou supposés des Martiniquais - en principe - les plus démunis. Certains vont même jusqu’à parler d’incitation à la mendicité. Et comme on le sait, le court terme est payant. Le paradoxe est donc là .
Je veux dire par cela : Comment concevoir une Martinique indépendante, sans solidarité, sans sacrifice, sans sentiment d’appartenance à une communauté de destin, sans Peuple en définitive ; et comment valablement adhérer à cette idée d’indépendance, quand on sait notamment, que son principal promoteur, tel un coucou, s’installe sans état d’âme dans le nid de l’état, en laissant accroire que c’est lui, le président du Conseil Régional, le dispensateur des aides à la continuité territoriale française. Un dispositif réclamé il est vrai par l’ensemble des élus martiniquais, et accepté par l’état, qui y a vu le moyen idéal, s’il était besoin, pour accrocher, scotcher, boulonner si vous préférez, de manière organique et donc définitive, notre île à cette même France. Une France que le Président du Conseil Régional rejette catégoriquement depuis plus de trente ans, tout en se vautrant dans son fromage parlementaire. C’est là , Rudy, le paradoxe.
En réalité, la stratégie de l’immédiat de monsieur Marie-Jeanne, est située aux antipodes de son ambition mille fois affichée et, de même que les gouvernements français de tous bords, ont su instiller pain et jeux, pour mieux accrocher les Antillais, cette stratégie enfonce chaque jour davantage les Martiniquais dans l’individualisme exacerbé, donc dans « l’identité sans consistance » chère au sociologue. En bref, paradoxe lumineux, monsieur Marie-Jeanne nous apparaît ainsi, à moyen et à long terme, comme le principal adversaire de son ambition indépendantiste.
Aimé Césaire a dit un jour que le peuple martiniquais était un des plus vicieux au monde. Cela nous permet de revenir aux élections proprement dites. J’ai le sentiment que, si l’ensemble du corps électoral s’est déplacé en masse, à la faveur des présidentielles, il a éclaté lors des législatives.
Plus précisément. Monsieur Marie-Jeanne a été désavoué lors des présidentielles pour lesquelles il prônait l’abstention. Là , l’électorat populaire, le sien, pourtant bénéficiaire de ses largesses, lui a signifié de manière cinglante, son appartenance à l’ensemble français. D’un autre côté, s’agissant des législatives, alors que les classes non populaires ont boudé les urnes, à défaut d’y trouver leur compte, l’électorat populaire lui, a conforté monsieur Marie-Jeanne dans son poste de député du Sud, comme s’ il voulait se faire pardonner une infidélité, ou comme s’ il voulait maintenir un juste équilibre entre les intérêts pérennes obtenus de la France et ceux, conjoncturels, octroyés par un Conseil Régional, dont il faut éviter coûte que coûte que ne tarisse la manne et que ne disparaisse son dispensateur.
Il serait toutefois injuste de tenir monsieur Marie-Jeanne pour responsable de tous les maux dont souffre la Martinique. Reprenons l’encart de France Antilles. Deux autres réactions sautent aux yeux. Celle de Garcin Malsa et celle de Miguel Laventure. Le premier appelle à « Barrer la route à la Droite », le second appelle à « Se mobiliser pour battre Marie-Jeanne ».
Deux slogans creux et obsolètes qui, en tous cas, ne constituent en rien un programme, voire un projet. Justin Daniel aurait dit, une « offre politique insuffisamment attractive », pour ramener les électeurs aux urnes, mais surtout, j’ose ajouter, pour tirer notre pays hors du processus de mort lente dans lequel il est plongé.
Regardons les faits. Que propose la Gauche, en dehors d’une litanie de querelles subalternes et d’une chasse aux postes, les élections venues ? A-t-elle un projet ? Non ! A-t-elle même une stratégie qui soit de nature à redonner confiance et espoir aux Martiniquais et singulièrement aux jeunes ? Non ! A-t-elle au moins une stratégie à même de ré-insuffler au plus profond des Martiniquais, l’envie d’éprouver ce sentiment d’appartenance à une communauté Martiniquaise, ou de constituer réellement et concrètement un Peuple ? Non !
Allons plus loin. Croit-on vraiment que c’est en badigeonnant les murs de slogans colorés, mais sans substance, déclinant sans frais, les mots d’Etat, de Nation et de Peuple que, comme par magie, les Martiniquais se sentiront prêts à se les approprier ? certainement pas.
D’un autre côté, plus l’adoption d’une réforme institutionnelle clarifiée et équilibrée tarde, plus l’idée d’un changement de statut hasardeux pourrait gagner du terrain. Ce qui signifie que Miguel Laventure est trop brillant intellectuellement pour ne pas comprendre qu’il faut y venir, et que la peur et l’opposition forcenée à toute avancée institutionnelle, ne peuvent constituer indéfiniment une offre politique crédible. Se rappelle-t-il comment, durant les années 1960 et 1970, ses mentors politiques ont décliné à tue-tête, à tous les temps et à tous les modes, leur « attachement indéfectible à la mère patrie », sans que cela ne les ait préservés de retentissantes défaites électorales ?
En conclusion, redonnons la parole au politologue Justin Daniel : Est-ce que l’offre politique est suffisamment attractive ? La réponse est selon moi claire, c’est Non ! Elle ne l’est pas quant au personnel politique, elle l’est encore moins quant au contenu.
Cela veut dire que, sans une révolution copernicienne des pensées, tant à Gauche qu’à Droite, les isoloirs demeureront déserts. Cela veut dire aussi que, tant que la gauche, ou la Droite, ou les deux, séparément ou ensemble, ne proposeront pas aux Martiniquais, un projet moderne et fédérateur, porté par des femmes et des hommes compétents et formés politiquement, on ne verra pas cette frange de l’électorat qui a déserté, revenir aux urnes et à la réflexion commune. Cela veut dire enfin que, tant que ne cesseront pas les querelles insignifiantes et l’expression des ambitions exclusivement personnelles, la Martinique continuera de sombrer dans son coma déjà avancé et avec, l’assurance des beaux jours de monsieur Marie-Jeanne.
Pour ma part, je veux croire au sursaut de l’intelligence martiniquaise. J’y reviendrai.
Henri PASTEL




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