Autonomie pour la Martinique
13 janvier 2009Extraits de “Convictions, Contributions recueil de textes et discours consacrĂ©s Ă la ville Ă la sociĂ©tĂ©, au dĂ©veloppement et Ă la politique, Ă Fort de France et en Martinique, FĂ©vrier 2001 imprimĂ© sur les presses de l’imprimerie DESORMEAUX Z.I. Jambette Fort de France”Page 79 Ă 81.
…….Car il n’y a pas d’idĂ©al sans libre pensĂ©e. Si aujourd’hui personne ne peut contester l’existence en
Martinique d’une libre pensĂ©e, il faut cependant lutter contre l’absence de libertĂ©s essentielles due Ă
l’obscurantisme et Ă la sinistrose qui atteignent les Ă©nergies crĂ©atrices et productrices. C’est pour cela que
l’Autonomie n’est pas qu’une question de statut, mais une Ă©tape de souffrance pour acquĂ©rir et partager le progrĂšs du savoir et les connaissances capables de nourrir une nouvelle Ă©ducation morale et dans l’indĂ©pendance intellectuelle, participer Ă la construction d’une sociĂ©tĂ© responsable et digne. Ne s’agit-il pas d’un avenir Ă reconstruire, d’une nouvelle morale civique au service de la responsabilitĂ© Ă introduire, Ă instaurer?
Le dĂ©fi Ă relever est immense, il s’agit de ramer Ă contre courant pour inverser une tendance Ă la dĂ©rive de l’ĂȘtre martiniquais qui bascule dans le non ĂȘtre, propulsĂ© dans les cycles aliĂ©nants de l’esthĂ©tique europĂ©enne et pris dans l’engrenage d’une modernitĂ© qui dĂ©fie l’analyse mĂ©taphysique traditionnelle.
Par l’Autonomie, Ă©viter de “s’abĂmer dans la nullitĂ©”
C’est par l’Autonomie de la pensĂ©e, par l’Autonomie de l’esprit, domiciliĂ©s au niveau de chaque martiniquais, que le champ initiatique de la responsabilitĂ© pourra ĂȘtre cultivĂ©. C’est la gĂ©ographie et notre histoire, nos rĂ©alitĂ©s sociales qui nous imposent de construire et de concevoir autrement notre Ă©volution, notre dĂ©veloppement et notre destin. Mais nous savons que la responsabilitĂ© ne peut se concevoir et s’exercer au chevet d’une pensĂ©e domestiquĂ©e, d’un esprit d’initiative Ă©crasĂ©, d’une libertĂ© constitutionnellement cadenassĂ©e, et de schĂ©mas de dĂ©veloppement prisonniers d’un processus de croissance inĂ©gal et dĂ©stabilisateur pour la production interne.
Il faut revendiquer des libertĂ©s certes, mais lorsque notre existence mĂȘme en tant que peuple est menacĂ©e, les conquĂ©rir s’impose comme un devoir moral et politique… comme un acte de sauvetage. Ces libertĂ©s, celles qui sont nĂ©cessaires Ă l’initiative vitale, fondamentale Ă la rĂ©surgence du sens de l’effort et du sacrifice, ce sont ces libertĂ©s auxquelles il nous faut accĂ©der afin d’Ă©viter de “s’abĂźmer dans la nullitĂ©”.
L:autonomie, n’est pas une illusion sĂ©mantique, une idĂ©ologie ou un label de libertĂ© utopique et intellectuel. C’est l’expression d’une “conscience morale”, d’une histoire partagĂ©e et d’un destin Ă accomplir, une nouvelle aventure de notre communautĂ© qui nous impose de prendre conscience que “c’est Ă nous d’habiter notre histoire”, celle de notre peuple. du pays martiniquais, de la nation martiniquaise, dans l’affirmation de sa quĂȘte de libertĂ©, d’identitĂ© et de responsabilitĂ©.
Et puisqu’il s’agit de crĂ©er les conditions de la continuitĂ© d’une volontĂ© pour la construction d’un idĂ©al commun, c’est dans la dynamique de l’Ćuvre historique de ce peuple que nous devons nous situer.
Sortir du conformisme pour accéder à des libertés nouvelles
L:autonomie n’est pas qu’une revendication identitaire, c’est aussi une revendication politique d’accession Ă des libertĂ©s nouvelles qui exigent de sortir du conformisme dĂ©mocratique traditionnel. Le prĂ©alable juridique institutionnel est un piĂšge, qui risque de nous enfermer dans un dĂ©bat constitutionnel, de tuer dans l’Ćuf l’idĂ©al commun. C’est plutĂŽt au Droit constitutionnel de s’adapter Ă ce nouvel enjeu de sociĂ©tĂ© que sont les besoins de libertĂ©s de gestion autonomes qui s’expriment dans les Ăźles et rĂ©gions d’outre mer.
Mais faut~il encore que localement nous soyons en mesure d’ĂȘtre mobilisateurs autour d’un mot d’ordre qui interpelle chacun dans sa conscience et dans son ĂȘtre, autour d’un idĂ©al commun: la construction du pays et de la nation martiniquaise. Beaucoup d’exemples ici et lĂ dĂ©montrent que le fait prĂ©cĂšde souvent le droit.
Inutile de brandir la constitution alors que les rĂ©alitĂ©s imposent des changements de fond, ce serait aller contre nature, comme nous le rappelle le poĂšte AimĂ© CĂ©saire, “on a beau peindre blanc le pied de l’arbre. la force en dessous crie”.
La Constitution ne peut demeurer figĂ©e et rivĂ©e au socle vieilli d’une rĂ©publique qui est condamnĂ©e Ă s’ouvrir aux valeurs plurielles des cultures rĂ©gionales, des pays d’Outre-Mer.
“A nous de nous rĂ©concilier avec nous mĂȘmes”
Ce lieu d’oĂč nous partons, notre pays, cet espace dans lequel nous initions vie, culture et identitĂ© participent de notre vĂ©cu et nous inscrivent dans l’existence comme partenaires des autres Ă la formation de l’universel dans un parcours social et historique qui nous est propre. Les acquis de ce “lieu”, l’innĂ©itĂ© issue de cet “espace”, caractĂ©risent de maniĂšre fondamentale la singularitĂ© de notre ĂȘtre et du peuple que nous sommes.
Cette facultĂ© de concevoir “une pensĂ©e qui organise les principes d’identitĂ©” propre Ă notre peuple est une
prĂ©disposition que le martiniquais a du mal Ă concrĂ©tiser pour rebĂątir autrement son devenir. L’Ćuvre anomique de l’assimilation est en marche jusqu’Ă rĂ©duire la conception des libertĂ©s au champ rĂ©ducteur du droit, d’oĂč l’altĂ©ration identitaire qui consume lentement notre personnalitĂ©.
Il n’est cependant pas trop tard. Des lieux de rĂ©sistance existent malgrĂ© tout; notre “lieu”, notre “espace” et notre “ĂȘtre”, continuent Ă participer Ă la construction de notre existence propre qui dĂ©termine une conscience, un comportement, une attitude, non assimilable aux territoires nationaux mĂ©tropolitains. A nous de nous rĂ©concilier avec nous-mĂȘmes. Dans ce pays, il y aura toujours des hommes et des femmes qui continueront Ă refuser que s’engloutisse dans “l’ocĂ©an de l’oubli’ l’Ăąme du peuple par l’uniformisation de l’esprit et la linĂ©aritĂ© de l’assimilation.
Certes, le martiniquais ne cherche plus Ă briser les chaĂźnes de la honte, il cherche aujourd’hui Ă se “dĂ©senkayer” des cordes de l’incomprĂ©hension de l’innĂ©itĂ© de son ĂȘtre dans une dynamique d’Etat-Nation qui a du mal Ă intĂ©grer les diffĂ©rences rĂ©gionales comme facteur de rĂ©ussite du dĂ©veloppement intĂ©grĂ©. Dans son fondement et dans sa philosophie, la revendication de l’autonomie ne se situe pas au plan d’une lutte de libĂ©ration nationale, mais de libertĂ© de l’homme dans une concitoyennetĂ© qu’il accepte sans dĂ©pendance, avec dignitĂ© et fier de sa contribution au dĂ©veloppement de deux ensembles plus vastes, la France et l’Europe, respectueux de son environnement caribĂ©en.
L’Autonomie, une expĂ©rience d’effort sur soi-mĂȘme
lautonomie ne peut ĂȘtre sectarisme, ni racisme, ni sĂ©paratisme, c’est une expĂ©rience d’effort sur soi mĂȘme pour mieux contribuer Ă laconstruction de sa communautĂ©, de son pays. Elle peut s’accommoder d’une idĂ©ologie, mais elle n’est pas fille de culte, de chapelle. II s’agit de partager autrement le destin de la communautĂ© nationale, Ă laquelle les martiniquais restent attachĂ©s sans en ĂȘtre totalement dĂ©pendants. l’autonomie contient une dimension humaine incontournable.
C’est l’exercice d’une libertĂ© morale qui implique un certain niveau d’obligations et de responsabilitĂ©s au sein des institutions nationales. Ce vaste chantier initiatique de nouvelles formes de dĂ©mocraties locales n’est rĂ©alisable que si la tendance Ă l’aliĂ©nation, Ă la dĂ©personnalisation culturelle, Ă l’effacement identitaire est inversĂ©e; si l’attachement aux valeurs fondamentales correspond Ă l’existence d’une conscience qui s’identifie au pays, au peuple que nous sommes. C’est certainement le chemin le plus difficile qu’il nous reste Ă baliser.
En effet, une menace guette notre pays: l’instauration de l’idĂ©ologie du renoncement capable de se substituer, par Ă©tapes, au combat pour les libertĂ©s autonomes. Ce danger politique gangrĂšne l’Ă©mergence du peuple martiniquais et la construction de la nation et instaure un doute qu’il faut lever.
Nous assistons en effet Ă une sorte de “montĂ©e de l’insignifiance” qui a souvent prĂ©cĂ©dĂ© la dĂ©chĂ©ance des dĂ©mocraties des sociĂ©tĂ©s occidentales et qui trouve en Martinique un terrain de prĂ©dilection, celui d’une lĂ©thargie humaine ambiante. Insignifiance qui mine les perspectives les plus Ă©lĂ©mentaires de responsabilitĂ© dans un pays pourtant baignĂ© des flots incandescents de la poĂ©sie pĂ©lĂ©enne d’AimĂ© CĂ©saire.
Cette politique du renfermement, de la fugace rĂ©forme n’ouvre plus aucune perspective pour de nouvelles croyances ou de nouvelles utopies.
Nous glissons vers une inconsistance politique qui ne parvient pas Ă faire le distingo entre le dĂ©risoire et l’essentiel jusqu’Ă initier et dĂ©velopper une sorte d’apathie politique du sort jetĂ©, une forme d’abdication.
Combattre l’idĂ©ologie du renoncement et la montĂ© de “l’insignifiance”
Faut-il croire que la montĂ©e de “l’insignifiance”, ne trouve pas Ă l’Ă©chelon local de rĂ©elles oppositions ? Alors, comment expliquer la progression d’un tel flĂ©au? Si ce n’est pas le cas, plusieurs conjonctures participent de ce succĂšs fĂ»t-il Ă©phĂ©mĂšre:
- la disparition progressive des idĂ©ologies liĂ©es Ă la lutte des classes soutenues par les mouvements rĂ©volutionnaires d’Ă©mancipation, de dĂ©colonisation;
- la dictature de la pensée unique autour de la domination du capital, des marchés, dans le cadre des sociétés dites libérales;
- le pouvoir croissant conquĂ©rant d’une nouvelle forme de jacobinisme en France autour des administrations centrales;
- le clientélisme politique;
- les stratĂ©gies de soumission des dĂ©partements d’outre mer autour du chantage sur l’incompatibilitĂ© inconstitutionnelle entre Ă©galitĂ© et libertĂ©.
PrĂ©texte pour ceux qui refusent d’ĂȘtre sevrĂ©s et pour qui la dĂ©pendance sociale est telle qu’Ă toute vellĂ©itĂ© d’Autonomie, il est brandit le faux procĂšs des droits acquis. Tout cela soutient un climat de confusion, et de manque de confiance dans une classe politique malgrĂ© tout trop assujettie.
C’est dans ce contexte que le combat pour “autonomie prend toute sa dimension. Refusant plus longtemps d’ĂȘtre relĂ©guĂ© au statut de porteurs d’eau, les autonomistes d’ici et d’ailleurs, acteurs et observateurs responsables, ne semblent pas avoir l’intention d’endosser le plus mauvais rĂŽle du script de leur destin pensĂ© par d’autres.
Serge LETCHIMY-Fort-de-France-Septembre 2000




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