Autonomie pour la Martinique

Extraits de “Convictions, Contributions recueil de textes et discours consacrés à la ville à la société, au développement et à la politique, à Fort de France et en Martinique, Février 2001 imprimé sur les presses de l’imprimerie DESORMEAUX Z.I. Jambette Fort de France”Page 79 à 81.


…….Car il n’y a pas d’idéal sans libre pensée
. Si aujourd’hui personne ne peut contester l’existence en
Martinique d’une libre pensée, il faut cependant lutter contre l’absence de libertés essentielles due à
l’obscurantisme et à la sinistrose qui atteignent les énergies créatrices et productrices. C’est pour cela que
l’Autonomie n’est pas qu’une question de statut, mais une étape de souffrance pour acquérir et partager le progrès du savoir et les connaissances capables de nourrir une nouvelle éducation morale et dans l’indépendance intellectuelle, participer à la construction d’une société responsable et digne
. Ne s’agit-il pas d’un avenir à reconstruire, d’une nouvelle morale civique au service de la responsabilité à introduire, à instaurer?

Le défi à relever est immense, il s’agit de ramer à contre courant pour inverser une tendance à la dérive de l’être martiniquais qui bascule dans le non être, propulsé dans les cycles aliénants de l’esthétique européenne et pris dans l’engrenage d’une modernité qui défie l’analyse métaphysique traditionnelle.

Par l’Autonomie, éviter de “s’abÎmer dans la nullité”

C’est par l’Autonomie de la pensée, par l’Autonomie de l’esprit, domiciliés au niveau de chaque martiniquais, que le champ initiatique de la responsabilité pourra être cultivé. C’est la géographie et notre histoire, nos réalités sociales qui nous imposent de construire et de concevoir autrement notre évolution, notre développement et notre destin. Mais nous savons que la responsabilité ne peut se concevoir et s’exercer au chevet d’une pensée domestiquée, d’un esprit d’initiative écrasé, d’une liberté constitutionnellement cadenassée, et de schémas de développement prisonniers d’un processus de croissance inégal et déstabilisateur pour la production interne.
Il faut revendiquer des libertés certes, mais lorsque notre existence même en tant que peuple est menacée, les conquérir s’impose comme un devoir moral et politique… comme un acte de sauvetage. Ces libertés, celles qui sont nécessaires à l’initiative vitale, fondamentale à la résurgence du sens de l’effort et du sacrifice, ce sont ces libertés auxquelles il nous faut accéder afin d’éviter de “s’abîmer dans la nullité”.

L:autonomie, n’est pas une illusion sémantique, une idéologie ou un label de liberté utopique et intellectuel. C’est l’expression d’une “conscience morale”, d’une histoire partagée et d’un destin à accomplir, une nouvelle aventure de notre communauté qui nous impose de prendre conscience que “c’est à nous d’habiter notre histoire”, celle de notre peuple. du pays martiniquais, de la nation martiniquaise, dans l’affirmation de sa quête de liberté, d’identité et de responsabilité.
Et puisqu’il s’agit de créer les conditions de la continuité d’une volonté pour la construction d’un idéal commun, c’est dans la dynamique de l’œuvre historique de ce peuple que nous devons nous situer.

Sortir du conformisme pour accéder à des libertés nouvelles

L:autonomie n’est pas qu’une revendication identitaire, c’est aussi une revendication politique d’accession à des libertés nouvelles qui exigent de sortir du conformisme démocratique traditionnel. Le préalable juridique institutionnel est un piège, qui risque de nous enfermer dans un débat constitutionnel, de tuer dans l’œuf l’idéal commun. C’est plutôt au Droit constitutionnel de s’adapter à ce nouvel enjeu de société que sont les besoins de libertés de gestion autonomes qui s’expriment dans les îles et régions d’outre mer.

Mais faut~il encore que localement nous soyons en mesure d’être mobilisateurs autour d’un mot d’ordre qui interpelle chacun dans sa conscience et dans son être, autour d’un idéal commun: la construction du pays et de la nation martiniquaise. Beaucoup d’exemples ici et là démontrent que le fait précède souvent le droit.
Inutile de brandir la constitution alors que les réalités imposent des changements de fond, ce serait aller contre nature, comme nous le rappelle le poète Aimé Césaire, “on a beau peindre blanc le pied de l’arbre. la force en dessous crie”.
La Constitution ne peut demeurer figée et rivée au socle vieilli d’une république qui est condamnée à s’ouvrir aux valeurs plurielles des cultures régionales, des pays d’Outre-Mer.

“A nous de nous réconcilier avec nous mêmes”

Ce lieu d’où nous partons, notre pays, cet espace dans lequel nous initions vie, culture et identité participent de notre vécu et nous inscrivent dans l’existence comme partenaires des autres à la formation de l’universel dans un parcours social et historique qui nous est propre. Les acquis de ce “lieu”, l’innéité issue de cet “espace”, caractérisent de manière fondamentale la singularité de notre être et du peuple que nous sommes.
Cette faculté de concevoir “une pensée qui organise les principes d’identité” propre à notre peuple est une
prédisposition que le martiniquais a du mal à concrétiser pour rebâtir autrement son devenir. L’œuvre anomique de l’assimilation est en marche jusqu’à réduire la conception des libertés au champ réducteur du droit, d’où l’altération identitaire qui consume lentement notre personnalité.

Il n’est cependant pas trop tard. Des lieux de résistance existent malgré tout; notre “lieu”, notre “espace” et notre “être”, continuent à participer à la construction de notre existence propre qui détermine une conscience, un comportement, une attitude, non assimilable aux territoires nationaux métropolitains. A nous de nous réconcilier avec nous-mêmes. Dans ce pays, il y aura toujours des hommes et des femmes qui continueront à refuser que s’engloutisse dans “l’océan de l’oubli’ l’âme du peuple par l’uniformisation de l’esprit et la linéarité de l’assimilation.

Certes, le martiniquais ne cherche plus à briser les chaînes de la honte, il cherche aujourd’hui à se “désenkayer” des cordes de l’incompréhension de l’innéité de son être dans une dynamique d’Etat-Nation qui a du mal à intégrer les différences régionales comme facteur de réussite du développement intégré. Dans son fondement et dans sa philosophie, la revendication de l’autonomie ne se situe pas au plan d’une lutte de libération nationale, mais de liberté de l’homme dans une concitoyenneté qu’il accepte sans dépendance, avec dignité et fier de sa contribution au développement de deux ensembles plus vastes, la France et l’Europe, respectueux de son environnement caribéen.

L’Autonomie, une expérience d’effort sur soi-même

lautonomie ne peut être sectarisme, ni racisme, ni séparatisme, c’est une expérience d’effort sur soi même pour mieux contribuer à laconstruction de sa communauté, de son pays. Elle peut s’accommoder d’une idéologie, mais elle n’est pas fille de culte, de chapelle. II s’agit de partager autrement le destin de la communauté nationale, à laquelle les martiniquais restent attachés sans en être totalement dépendants. l’autonomie contient une dimension humaine incontournable.

C’est l’exercice d’une liberté morale qui implique un certain niveau d’obligations et de responsabilités au sein des institutions nationales. Ce vaste chantier initiatique de nouvelles formes de démocraties locales n’est réalisable que si la tendance à l’aliénation, à la dépersonnalisation culturelle, à l’effacement identitaire est inversée; si l’attachement aux valeurs fondamentales correspond à l’existence d’une conscience qui s’identifie au pays, au peuple que nous sommes. C’est certainement le chemin le plus difficile qu’il nous reste à baliser.

En effet, une menace guette notre pays: l’instauration de l’idéologie du renoncement capable de se substituer, par étapes, au combat pour les libertés autonomes. Ce danger politique gangrène l’émergence du peuple martiniquais et la construction de la nation et instaure un doute qu’il faut lever.

Nous assistons en effet à une sorte de “montée de l’insignifiance” qui a souvent précédé la déchéance des démocraties des sociétés occidentales et qui trouve en Martinique un terrain de prédilection, celui d’une léthargie humaine ambiante. Insignifiance qui mine les perspectives les plus élémentaires de responsabilité dans un pays pourtant baigné des flots incandescents de la poésie péléenne d’Aimé Césaire.
Cette politique du renfermement, de la fugace réforme n’ouvre plus aucune perspective pour de nouvelles croyances ou de nouvelles utopies.

Nous glissons vers une inconsistance politique qui ne parvient pas à faire le distingo entre le dérisoire et l’essentiel jusqu’à initier et développer une sorte d’apathie politique du sort jeté, une forme d’abdication.

Combattre l’idéologie du renoncement et la monté de “l’insignifiance”

Faut-il croire que la montée de “l’insignifiance”, ne trouve pas à l’échelon local de réelles oppositions ? Alors, comment expliquer la progression d’un tel fléau? Si ce n’est pas le cas, plusieurs conjonctures participent de ce succès fût-il éphémère:

  • la disparition progressive des idéologies liées à la lutte des classes soutenues par les mouvements révolutionnaires d’émancipation, de décolonisation;
  • la dictature de la pensée unique autour de la domination du capital, des marchés, dans le cadre des sociétés dites libérales;
  • le pouvoir croissant conquérant d’une nouvelle forme de jacobinisme en France autour des administrations centrales;
  • le clientélisme politique;
  • les stratégies de soumission des départements d’outre mer autour du chantage sur l’incompatibilité inconstitutionnelle entre égalité et liberté.

Prétexte pour ceux qui refusent d’être sevrés et pour qui la dépendance sociale est telle qu’à toute velléité d’Autonomie, il est brandit le faux procès des droits acquis. Tout cela soutient un climat de confusion, et de manque de confiance dans une classe politique malgré tout trop assujettie.

C’est dans ce contexte que le combat pour “autonomie prend toute sa dimension. Refusant plus longtemps d’être relégué au statut de porteurs d’eau, les autonomistes d’ici et d’ailleurs, acteurs et observateurs responsables, ne semblent pas avoir l’intention d’endosser le plus mauvais rôle du script de leur destin pensé par d’autres.

Serge LETCHIMY-Fort-de-France-Septembre 2000

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