Jean CRUSOL : Répondre à la crise sociale aux Antilles-Guyane
25 février 2009Dix mille, vingt mille, trente mille personnes ont défilé dans les rues de Cayenne, Pointe-à -pitre, et Fort-de-France au cours de ces dernières semaines. Encadrée par des collectifs de syndicats et d’associations, nés dans le mouvement, Majouri en Guyane, Lyannaj en Guadeloupe, « collectif du 5 février » en Martinique, la protestation a pris soudainement une ampleur sans précédent dans les Départements Français d’Amérique. Pour répondre à cette crise, il faut avant toute chose en comprendre la nature et en identifier les causes. S’agit-il d’un mouvement politique visant un changement institutionnel ? Non, même si certains sont tentés de le récupérer pour cette cause, il s’agit jusqu’ici d’un mouvement de protestation sociale. Une protestation spontanée d’une ampleur rare dont la principale revendication est économique : « contre la vie chère ». Quelles en sont les causes ?
Les causes de la crise sociale
Cette crise a deux causes principales:
la première cause est conjoncturelle : c’est la détérioration rapide du pouvoir d’achat qui a touché les familles modestes au cours de la période 2007-2008, détérioration liée à la crise mondiale. Les prix des principaux produits alimentaires et de l’énergie se sont considérablement accrus dans l’espèce d’une année. Le prix de la farine de froment s’est accru de 77% à la Guadeloupe, celui du riz de plus de 40% en Martinique et 30% en Guyane. Si l’on considère un ensemble de produits tels que la farine, les pâtes alimentaires, le riz, le poulet, le porc…constituant la base de l’alimentation des couches modestes, en moyenne, leurs prix moyens ont augmenté de 18% en Guadeloupe et 8% en Martinique (où ils étaient déjà plus élevés en 2007), contre seulement 3% pour le SMIC ! Quant au prix de l’essence, directement à l’origine des manifestions massive en Guyane, il augmenté très fortement, jusqu’à août 2008, même s’il a quelque peu baissé depuis, sous la pression populaire. Ce qui s’est traduit par une augmentation importante des prix du transport et de certains services. A cela s’ajoute, sans doute, les décisions stratégiques de grandes surfaces qui, voyant diminuer leurs produits financiers du fait de l’effondrement de la rentabilité boursière, ont pu accroître leurs taux de marges sur les produits de grande consommation pour compenser la diminution de leur trésorerie. Ainsi, la première cause de la crise sociale aux Antilles Guyane c’est donc l’impact des crises alimentaire et énergétique mondiales.
la seconde cause est structurelle. Les économies de ces régions insulaires sont très exiguës et très dépendantes des importations. Ces dernières fournissent une proportion extrêmement élevée des produits alimentaires et de première nécessité et la totalité des consommations de produits énergétiques. Ceci a pour conséquence que d’une part, l’impact des chocs extérieurs est transmis avec force à l’ensemble de l’économie, puisqu’il n’existe pas de véritable production locale capable d’amortir les chocs extérieurs. D’autre part, les nombreux intermédiaires intervenant dans les circuits d’importation, importateurs, compagnies maritimes, transitaires, Etat et collectivités locales pour les taxes douanières et l’octroi de mer, Chambre de commerce et d’industrie pour les frais et taxes portuaires, grossistes, grande distribution, détaillants, prélèvent leurs marges au passage sur les produits importés. Ainsi les prix rendus sur le marché des Antilles et de la Guyane représentent le double, le triple, voire parfois plus… du prix d’origine sur le marché métropolitain ou extérieur. Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Il renvoie à la structure coloniale originelle de ces économies. Mais il est amplifié, par un effet d’accordéon, dans la mesure où les marges, à chaque étape, sont déterminées proportionnellement à la valeur du produit à l’étape antérieure, et où, certains participants peu scrupuleux de la chaîne d’importation ne se gênent pas pour accroître leur marge, en contournant les règlements de la concurrence et des prix, ou en abusant de positions dominantes et de monopole de fait.
Rechercher un compromis
A court terme, la solution de cette crise sociale ne peut se trouver que dans la recherche de compromis entre les représentants du mouvement sociale, syndicats et associations, et les détenteurs de l’autorité, Etat, collectivités locales et employeurs privés. Ce compromis doit se traduire dans une combinaison de baisse des prix des produits essentiels et d’accroissement des revenus les plus bas. Ceci signifie que chacun devra y apporter sa contribution. Car face à une situation de crise, par nature imprévisible, on ne peut demander à aucun des partenaires de supporter seul le poids financier des ajustements nécessaires pour revenir au calme. Il faudra donc pour les uns, accepter un accroissement non prévu des dépenses publiques, pour les autres, une compression inattendue des marges et pour ceux qui luttent contre la « vie chère », la modération qui permettra d’atteindre une position moyenne, en retrait par rapport aux demandes initiales, comme cela se fait dans toute négociation. C’est le prix à payer par chacun pour retrouver la paix sociale nécessaire à tous. Cette recherche de compromis est impérative, car le risque existe de voir dégénérer dans la violence, un mouvement de protestation dont le caractère discipliné est unanimement apprécié, et la justification, largement reconnue.
L’Etat en particulier doit prendre toute la mesure de l’urgence d’un compromis, en évitant de s’enfermer dans des réflexes conservateurs et idéologiques. Face à la crise, les solutions libérales ne sont plus de mise, et nul ne peut plus contester le rôle salvateur de l’intervention publique. Ceci, d’autant que cette mobilisation massive Outremer est annonciatrice de ce qui pourrait bientôt se produire au niveau national. La mobilisation de quelques deux millions de personnes récemment, dans les rues grandes villes de France constitue un clair avertissement. Si l’Etat n’est pas capable du résoudre la crise sociale dans ces petites sociétés insulaires où elle revêt l’allure d’une expérience en laboratoire, qu’en sera-t-il lorsqu’il se retrouvera devant une situation comparable au niveau national! Il ne devrait pas s’aviser de recourir à la répression, ne de jouer le pourrissement du mouvement, car non seulement cela ne ferait qu’exacerber les tensions et conduire à des gestes désespérés, mais avec la médiatisation, la contagion pourrait s’accélérer dans la métropole où la situation sociale est déjà très tendue.
Aller vers l’autonomie énergétique et l’autosuffisance alimentaire
Mais quelque soit la forme du compromis auquel on parviendra, à plus long terme, les causes conjoncturelles et structurelles de cette crise ne disparaîtront pas d’elles mêmes. Les crises énergétique, alimentaire, financière et économique mondiales continueront à produire leurs effets pendant plusieurs années, certainement. La forte dépendance alimentaire et énergétique de ces sociétés insulaires, qui remonte à l’époque coloniale, continuera à favoriser l’exploitation des consommateurs à travers la chaîne des intermédiaires importateurs. Et le compromis obtenu, à l’issue des négociations actuelles sera de nouveau menacé, relançant du même coup l’agitation sociale. Seuls des changements en profondeur des structures économiques et sociales, pourront conjurer durablement les risques de nouvelles crises sociales, porteuses de destructions et peut-être de violence.
Bien sûr, il ne s’agit pas dans ce court article, de présenter un plan complet des transformations et de la modernisation nécessaire de l’économie de ces territoires.Mais deux points nous paraissent ici incontournables.
Le premier est qu’il faut conduire ces économies vers une plus grande autonomie énergétique. Des efforts ont déjà été entamés ici ou là , pour remplacer les énergies fossiles, directement responsables du réchauffement climatique qui aujourd’hui menace la vie sur la planète. De ce point de vue la Réunion montre la voie. Grâce aux programmes impulsés par la région, les énergies renouvelables couvrent déjà plus de tiers des besoins de l’île. Et les autorités régionales se sont données pour objectif d’aboutir à l’autonomie énergétique complète d’ici 2025. Comme la Réunion, les Antilles et la Guyane sont particulièrement bien dotées en sources d’énergie renouvelable, énergie solaire, éolienne, houle océanique…etc. Elles doivent s’engager résolument dans cette voie pour accéder dans les meilleurs délais à l’autonomie énergétique.
Le second c’est d’orienter ces économies insulaires vers la recherche d’une plus grande autosuffisance alimentaire. Ceci suppose non seulement que soit poursuivie et amplifiée la substitution de la production locale aux importations des produits de base de l’alimentation des populations (riz, poulet, porc…), mais que soient développées de nouvelles ressources alimentaires grâce à la recherche visant à améliorer les rendements et les conditions de culture et d’utilisation des produits traditionnels, jusqu’ici délaissés par les populations au profit des produits importés, et l’introduction de nouvelles productions non utilisées sur place, mais qui peuvent être acclimatées dans ces territoires. En effet, lorsqu’on visite les régions tropicales, à travers le monde, on est frappé par le fait que des ressources alimentaires largement utilisées dans certaines contrées, sont inconnues ou ignorées dans d’autres.
Jean CRUSOL




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L’analyse semble assez complète et les solutions proposées opportunes. Mais l’application ne paraît pas aisée, et surtout est-ce le reflet de l’opinion majoritaire ?