Serge SOUFFLEUR : Sociologie d’un mĂ©contentement
25 février 2009Les Antilles sont terres de turbulences. L’on a trop tendance à l’oublier. Ces poussières d’îles surgies des abysses suite à un accident géologique n’en finissent pas, de manière cyclique, dans leur histoire contrariée, de repousser les assauts des éléments déchaînés, de subir les outrages et le viol d’hommes cupides, cyniques, sans foi ni loi, de hurler à la face du monde civilisé qu’elles ont le droit d’exister. Leurs hoquets faits de laves incandescentes, de cyclones dévastateurs, de houles destructrices, sont là pour rappeler, s’il en était besoin, qu’elles n’ont jamais désespéré de s’affranchir définitivement d’un destin honni.
Ces « confettis » de l’empire sont devenus le « bagne contemporain » des dernières « danseuses de la République », pour reprendre un terme irrévérencieux du titre d’un livre polémique. Ces hommes et ces femmes, qu’un colonialisme insidieux et pervers, qu’un mondialisme effréné et ruineux ont contribué à affamer, aujourd’hui, crient famine. Tenaillés par toutes les faims endémiques : faim de pain, faim de justice, faim de justice sociale, faim de dignité, faim de toutes les faims, ces damnés de la terre se livrent, se bougent et descendent « tous seuls » dans la rue.
Ces houles de fond ont poussé et jeté sur la grève des revendications fondées et fondamentales, des hommes et des femmes que le désarroi et l’angoisse face à la cherté de la vie étreignent douloureusement. Ils ne sont pas d’un parti politique spécifique, d’un syndicat, d’une religion, d’une secte, d’une caste, d’une communauté, d’une race particuliers. Ils ne sont rien de tout cela ; mais ils sont tout cela à la fois. Ce sont les hommes de la faim galopante et de la souffrance innommable. Aucun discours, aucune propagande, nulle manipulation ne les a guidés. Tout simplement assourdis par l’écho de leurs plaintes, gagnés par une froide colère, portés par une rare détermination, ils crient leur exaspération et leur colère. Au grand soir du désenchantement, ils ne savent à qui s’adresser, à quels saints se vouer et surtout en qui et en quoi ils peuvent avoir confiance. Qu’importe, alors instinctivement, en un mouvement animal grégaire, ils se transforment troupeau avançant impavides vers une réalité qui les dépasse, une vie qui leur échappe. Ils ont décidé de saisir une opportunité pour étaler au grand jour leurs souffrances et leur ras le bol. Leurs mots ne traduisent pas clairement leurs maux. Ceux-ci sont tellement profonds, tellement douloureux. Alors ils s’en remettent à eux-mêmes, à leur capacité d’infléchir un destin scellé : ils veulent que cette situation, la leur, change. Cette insurrection pacifique, cette grève, est leur cri de révolte.
S’ajoutant à leur désarroi, des propos inqualifiables d’un débile sénile nous rappellent que l’immonde cancer du racisme primaire et de l’esclavagisme honteux habite toujours bon nombre de nostalgiques rancis.
Chronologie des évènements :
La mise à feu fut déclenchée en Guadeloupe. Un séisme. Le mouvement revendicatif, porté par le collectif du LKP depuis le 20 janvier, au terme de quarante heures d’âpres négociations avec l’Etat, la Région, le Département, l’Association des maires de Guadeloupe, les organisations socio-professionnelles a examiné les 146 points de revendication du collectif. 131 font l’objet d’un accord de principe. Ceux-ci concernent :
La baisse des prix.
Une liste de 100 produits de première nécessité repérables par les consommateurs, qui seraient commercialisés à un prix le plus proche de la Métropole ; baisse de 50% de l’octroi de mer sur les produits de première nécessité ; création par l’Etat en 2009 d’une enveloppe de 13 millions d’euros qui permettra de diminuer le coût des produits importés avec une priorité pour les produits de l’agriculture ; inscription dans la loi de la facturation à la seconde des télécommunications.
Carburants.
Baisse des prix des carburants de 6 centimes d’euros dès lundi 09 février, hors effet de la baisse de l’octroi de mer.
Transparence des prix.
Engagement de l’Etat à donner à l’Observatoire des prix les moyens nécessaires au contrôle de la formation des prix et de faire toute la transparence grâce à un indicateur fondé sur des relevés de prix de 50 produits d’un chariot type tous les 15 jours ; mise en place d’un numéro vert « SOS Augmentation ».
Transport.
Mise à disposition par l’Etat de 40 000 billets A/R Pointe-à -Pitre – Paris en 2009 au prix de 340 euros (hors taxes d’aéroport) en faveur des familles modestes de Guadeloupe ; baisse de 20% des prix des transports routiers interurbains.
Logement.
Mobilisation par l’Etat des moyens financiers pour produire au moins 3000 logements sociaux de plus en 2009 ; engagement des bailleurs sociaux à mettre en œuvre un dispositif de gel des augmentations de loyers.
Salaires et revenus.
Versement par l’Etat d’une prime exceptionnelle de 200 euros aux 51.000 foyers guadeloupéens qui perçoivent les plus bas revenus, versement d’une prime exceptionnelle du Département de 150 euros aux 61000 foyers guadeloupéens qui perçoivent les plus bas revenus ; versement d’une prime exceptionnelle de la Région de 150 euros aux 128000 loyers situés dans la tranche la plus basse au titre de l’impôt sur le revenu ; anticipation de l’application du RSA en Guadeloupe dès 2009, ce qui représente 66 Millions d’euros de pouvoir d’achat au profit de 25.000 familles aux revenus modestes ; baisse dès 2009 de 9% de la taxe d’habitation et de 7% de la taxe sur le foncier bâti ; création d’un salaire minimum guadeloupéen.
Formation professionnelle.
Apport par l’Etat en 2009 de 33 Millions d’euros pour la formation des guadeloupéens ; participation des entrepreneurs de Guadeloupe à la mise en place d’un fonds de capital risque.
Emploi.
Financement par la Région de la préparation des jeunes guadeloupéens aux concours administratifs.
Santé.
Engagement de l’Etat à la reconstruction du CHU pour un budget programmé à 500 M euros.
Agriculture et PĂŞche.
Dispositif d’aide au désendettement des agriculteurs.
Tourisme.
Soutien à la rénovation du parc hôtelier à hauteur de 5000 euros par chambre, soit un effort global de 3 M euros. Le gouvernement proposera un amendement à la LODEOM pour porter l’effort à 7500 euros.
Culture.
Examen par l’Etat de propositions concrètes émanant du Collectif comme le double fléchage des bâtiments publics ; engagement des Collectivités à poursuivre leurs efforts en matière de valorisation de la langue créole.
Dialogue Social.
Engagement de l’Etat à faire respecter tout accord conclu entre les partenaires sociaux ; engagement de l’Etat à mettre en œuvre avec volontarisme toutes les mesures du plan départemental de lutte contre les violences faites aux femmes.
Un point de ces revendications, s’agissant d’une augmentation de 200 euros des plus bas salaires, pour l’instant fait achopper les discussions. Yves JEGO, le Secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, au nom du gouvernement, a opposé une fin de non recevoir à cette demande. Ce dernier, arguant que ces accords relevaient de la volonté du patronat guadeloupéen, lequel conditionnait son accord à l’obtention de 108 millions d’euros d’allègement de charges sociales salariales par l’Etat. Rompant les discussions, Yves JEGO étant rappelé précipitamment à Paris. Il devait revenir en Guadeloupe flanqué de deux médiateurs pour reprendre les négociations. Là , dans son rôle, l’Etat se refuse à ouvrir la boîte de Pandore de crainte de ne pouvoir maîtriser le « mistigri » qui en sortirait. Le collectif du LKP n’en démord pas malgré les propositions avancées par les deux présidents du Conseil Régional et du Conseil Général. A la « ramasse » depuis le début de cette grève, ces derniers essaient vainement de s’accrocher au wagon du mouvement. Plus de vingt jours plus tard, la Guadeloupe est dans la rue. Le peuple guadeloupéen gronde et s’impatiente.
En Martinique :
5 février 2009, suite au séisme guadeloupéen, le tsunami atteignait la Martinique. De mémoire de Martiniquais, l’on a rarement vu autant de monde dans les rues. « Le Collectif du 05 février » naissait. Une singulière impréparation le caractérisait. Néanmoins, il pouvait « monter au feu ». Le 12 février il rencontrait le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, les socioprofessionnels et les élus. En plus des 39 mesures qui lui furent présentées, une réorganisation du projet de loi de développement de l’Outre-mer a été opérée. L’Etat a proposé :
La baisse des prix.
Mise en place par l’Etat et la Grande Distribution avant la fin du mois de février, d’une liste de 100 produits de première nécessité repérables par les consommateurs et qui seraient commercialisés à -20% ; création par l’Etat en 2009, d’une enveloppe de 13 millions d’euros qui permettra de diminuer le coût des produits importés. Charte de baisse des tarifs bancaires avec les banques de la place. Inscription dans la loi de la facturation à la seconde des télécommunications.
Carburants.
Baisse immédiate de 8 centimes d’euros du litre d’essence et de 10 centimes d’euros du litre de gasoil.
Transparence des prix.
Engagement de l’Etat à donner à faire toute la transparence grâce à un indicateur fondé sur les relevés des prix de 50 produits d’un chariot type tous les 15 jours ; engagement de l’Etat à restructurer la DDCCRF pour créer une brigade de contrôleurs qui pourra contrôler et sanctionner les dérives à la demande des organisations représentatives des simples consommateurs (mise en place d’un numéro vert SOS Augmentation).
Logement.
Mobilisation par l’Etat des moyens financiers pour produire au moins 1000 logements sociaux de plus en 2009 qui seront mis à disposition des familles modestes ; plan de relance du bâtiment de 23,5 millions d’euros dès 2009 et étude d’un plan sur 5 ans pour la rénovation des bâtiments publics ; engagement des bailleurs sociaux à mettre en œuvre un dispositif de gel des augmentations de loyers en 2009 ; alignement des allocations logement sur la métropole. Cette mesure touchera 35.200 familles.
Salaires et revenus.
Versement d’une prime exceptionnelle de 200 euros, dès le mois d’avril, aux 50.000 foyers martiniquais qui perçoivent les plus bas revenus. Effort de l’Etat : + 10M euros ; Anticipation de l’application du RSA en Martinique dès 2009 ce qui représente en année pleine une dépense supplémentaire de 66 M d’euros de pouvoir d’achat au profit de 25.000 familles aux revenus modestes ; création d’un fonds de soutien exceptionnel doté de 3 M d’euros à destination des personnes âgées démunies et personnes handicapées.
Education et culture.
Recrutement des enseignants ; mise en œuvre par l’Etat en 2009 de mesures transitoires aux dispositions prévoyant le recrutement au niveau master ; mise en place d’un plan de soutien aux enseignants précaires afin qu’ils intègrent la fonction publique ; mise en place d’un groupe de travail et de recherche sur l’adaptation des programmes scolaires à la Martinique ; mise en place d’un plan d’action par le Préfet pour la promotion du créole.
Emploi et promotion des Martiniquais sur place.
Elaboration par l’Etat d’un programme « d’égalité des chances et de volontarisme républicain » en vue notamment de signer une charte de l’embauche locale ; un programme porté par l’Etat pour la formation des cadres originaires des Antilles et un plan de formation des fonctionnaires de l’Etat originaires des Antilles.
Agriculture et pĂŞche.
Appui de l’Etat aux projets de valorisation des produits, en particulier par la création du label « France saveurs d’Outre-mer » ; exonération par l’Etat de la taxe foncière sur les propriétés non bâties utilisées par des exploitants agricoles (2 M d’euros).
Eau et électricité.
Enquête de l’Etat sur le prix de l’eau et de l’électricité en Martinique dans l’objectif de faire baisser les prix pour les consommateurs.
Dialogue social.
Engagement de l’Etat à faire respecter tout accord conclu entre les partenaires sociaux ; renforcement des moyens de l’Inspection du Travail.
Voilà pour ce qui est des propositions du gouvernement. La santé, dans cette panoplie de mesures, laquelle santé, si mal en point, à la différence de la Guadeloupe où 500 millions d’euros pourraient être débloqués, ici n’aura qu’un traitement de principe. Néanmoins en Martinique, le « Collectif du 5 février » a décidé de continuer la grève, voire de la durcir, face au refus des représentants de la grande distribution d’englober 100 familles de produits dans la baisse exigée de 20% sur les produits de première nécessité. [ Ce point d’achoppement a finalement été levé le 17 février après une semaine de blocage].
A l’heure où nous écrivons ces lignes, le mot d’ordre de grève générale prévaut tant en Guadeloupe qu’en Martinique. Malgré l’appel de certains élus, il faudra attendre les prochains jours pour une décrispation de ces situations. Pour des raisons évidentes de relance du tissu économique, des solutions doivent être trouvées très rapidement. Pour l’instant, cette révolte n’est pas encore une révolution. La fièvre sociale se répand dans les Antilles. Néanmoins, ces évènements ont contribué, plus que jamais, à mettre en lumière, la justesse de nos positions au Parti Progressiste Martiniquais. Notre Député Maire, Président du Parti, qui provoqua une levée de boucliers lorsqu’il introduisit un amendement donnant droit à expérimentation, avait très tôt compris. Une Martinique autonome avec des responsabilités domiciliées, comme nous le préconisons, nous aurait permis de porter nombre de réponses à ces angoissantes problématiques.
Serge SOUFFLEUR.




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