Alexandre ALARIC : Martinique déclaration d’état d’urgence

Nous apprenons, en rédigeant cet article, les violences de la délinquance urbaine dans la Ville-Capitale, dans certaines villes du Sud et du Nord de la Martinique, l’émotion et l’inquiétude grandissent. La situation de crise s’aggrave d’événements de grande violence. Etaient-elles inévitables ? Nous avons toujours été en état d’urgence, nous sommes à nouveau en état d’urgence.

Dix mois après la mort d’Aimé Césaire, un mouvement social sans précédent bouleverse et emporte les Caraïbes françaises, se singularisant à la fois par sa durée, la radicalité de ses revendications sociales, sa violence, son allure de « Comité de Salut Public » et fait non négligeable, son expression créolophone dans ses icônes, dans ses sigles, dans ses symboles. Deux faits récents lui donnent raison. La reconnaissance quasi unanime du projet politique et institutionnel d’autonomie que dès les années 1950 il revendiquait et qui fut si ardemment combattu par les uns et les autres. Et la reconnaissance, deux siècles après, par la République française et de son Président, de la revendication de Toussaint Louverture qu’Aimé Césaire portait en lui et qu’il avait eu à cœur, sa vie durant de faire comprendre, à savoir celle « non (d’) une République abstraite, désincarnée, mais (d’) une République réelle … » pour reprendre les termes de Nicolas Sarkozy. Deux faits qui expriment toute l’ambiguïté de ces événements entre autonomie et renouveau du pacte républicain.

Comme le disent M. Hardt et A. Negri (Empire) « La Déclaration des droits universels lancés si confidentiellement à Paris revint ainsi de Saint-Domingue et frappa d’horreur le cœur des Français. A la faveur de cette double traversée de l’Atlantique, l’universalité des idéaux était devenue plus réelle et elle avait été mise en pratique. Comme Aimé Césaire, (Toussaint Louverture) le note en 1960, Toussaint Louverture poussait le projet à franchir le terrain « qui sépare la pensée pure de la réalité concrète ; le droit de sa réalisation ; la raison de sa propre vérité », Toussaint prend la Déclaration des Droits de l’Homme à la lettre et il insiste sur sa complète mise en pratique ».
Il nous a donc mené à bon port, et si nous pouvons penser que l’œuvre dès lors s’émancipe de sa dimension politique historique pour entrer maintenant dans le temps de son propre travail, celui de l’éternité. Encore faut-il ajouter qu’elle nous transmet une nouvelle tâche et de nouveaux défis, à savoir l’affrontement du nouvel espace démocratique et la levée de nos ambiguïtés sociales et politiques.

Les cycles de la violence et de l’Histoire

Pour comprendre la portée de ces événements sociaux et de la mutation qu’ils annoncent, il nous faut les resituer dans leur profondeur historique. Et nous découvrons que l’on ne peut écrire une histoire linéaire des événements politiques, économiques, culturels et sociaux des Caraïbes mais que s’impose à nous au contraire des histoires et des cycles de conflits de langues, de conflits sociaux et économiques, et une histoire des représentations politiques. L’acte de naissance de ces histoires se trouve dans l’avènement de la double modernité européenne, celle de la révolution moderne et celle obscure que furent la violence originelle de la conquête, la traite négrière et l’économie du système esclavagiste. On peut considérer que les temps de ces différents registres ne se recouvrent pas mais se chevauchent, s’anticipent et se rencontrent à des moments d’acmés révolutionnaires annonçant en général des fins de cycle. Mais on peut constater aussi la séparation qui n’a cessé de se creuser entre ces cycles de représentations et l’économie dominée, hiérarchisée, racialisée qui perpétuait la mise en coupé réglée des activités dans les mains des colons et aristocrates créoles. La principale contradiction se trouvait entre cycles de représentations et une société de violence complètement hiérarchisée et figée par une économie archaïque contemporaine à trois vitesses, les énormes profits d’une classe/caste de possédants, les impôts des classes moyennes, et la précarité, la paupérisation des travailleurs du privé. Cette économie ne tenant que par une politique de l’Etat visant de fait l’assistanat et la perpétuation du système, c’est-à-dire une complicité active avec ce petit groupe de possédants et avec tous ceux qui garantissaient a minima le fonctionnement de ce système de violence.

Quelque chose s’est brisée dans ce système global et les signes de cette rupture ne furent pas considérés à leur juste valeur par les politiques et les élites enfermées qu’elles furent (et le sont toujours) dans leur sphères de représentations. Ils ne virent rien venir aveuglés par les logiques de leur ordre. Ils ne surent pas évaluer les signes, ils ne virent donc pas venir les conséquences de la contradiction intolérable de l’organisation économique politique et sociale de ces sociétés avec leur statut de régions européennes ultra–périphériques qui les contraignait à la mutation aux frontières de la zone euro et de la zone dollar, en exacerbant la violence du consumérisme et surtout de son spectacle.
Un mouvement social se transforme en révolution sociale lorsque les contradictions économiques et celles des représentations se rencontrent, et lorsque les cycles de l’histoire des langues, des cultures, et des modèles politiques se recoupent, ne laissant plus de place à l’alternative et condamnant au changement. C’est de là que provient la cécité des élites qui a conduit à leur silence et leur passivité : les repères et les modèles politiques ne fonctionnent plus.
Du point de vue des représentations, les histoire des libérations dans les Caraïbes se laissent décrire en terme d’une série de courbes sinusoïdales qui décrivent chacune l’évolution des revendications dans chaque espace respectif possédant chacune un moment d’apogée et un moment d’effondrement.
Nous pourrions envisager l’histoire des états d’urgence du seul XXe siècle, de la grève du François de 1900 à celle de Chalvet de 1974, mais si nous préférons travailler sur la longue durée, c’est pour mieux mettre en évidence que les grandes idées révolutionnaires qui accompagnent ces mouvements, naissent en décalage par rapport à eux. Elles se développent selon leur propre figure en des temporalités différentes jusqu’au moment où la courbe des idées rejoint la courbe des événements et celle de certaines pratiques de l’usage de la langue créole.

Si l’on prend l’exemple de la courbe des événements de l’émancipation dans les Antilles françaises, elle commence dans les années 1760-1770, avec un premier pic en 1793-1794, connaît un effondrement après 1802 avec le rétablissement de l’esclavage pour repartir avec la Monarchie de Juillet (1830) jusqu’à la révolution de 1848 et au 22 mai. Et simultanément, mais en décalage, celle de la revendication de l’assimilation à la République française se développera à partir des années 1830-1840 jusqu’à son apogée en 1946. Mais simultanément à nouveau, les revendications identitaires, culturelles et nationalistes liés aux premiers craquements des Empires et des phénomènes diasporiques noirs (Marcus Garvey, Harlem Renaissance, etc) émergent dès le début du siècle, surtout après la 1ère guerre mondiale en même temps que l’illusion de la colonisation triomphante se donne à voir en Europe, notamment à travers l’Exposition coloniale de 1931, au moment même où Aimé Césaire arrive à Paris. Et l’on peut considérer que le partage de la revendication de l’autonomie par tous les partis politiques, aujourd’hui en Martinique, constitue un nouveau point de recoupement, comme un nouveau point d’acmé et c’est à ce moment qu’émerge la nouvelle phase historique, le nouveau cycle de la décolonisation dans lequel nous entrons.

De même, l’on peut considérer la courbe de l’émergence des reniements et de l’affirmation de la langue créole. Nous pouvons donc voir l’existence de cycles et de temporalités différentes, celui de la libération des esclaves, celui pour les Caraïbes françaises, Haïti mise à part, de la croyance dans le pacte républicain et dans l’intégration et l’assimilation à la République française. Et nous pouvons comprendre qu’un troisième cycle naît de la rencontre de ses temporalités plurielles de langues, d’événements et des représentations : celui de la décolonisation de la pensée et de l’histoire.
Ainsi, ces mouvements sociaux traduisent la naissance d’un nouveau cycle dont la radicale nouveauté se manifeste par l’affirmation de revendications globales qui engagent les conditions humaines de vie. C’est la raison pour laquelle, les propos du Président de la République, si évidents et lucides qu’ils paraissent lorsqu’il évoque « les frustrations, les blessures, les souffrances », la reconnaissance de « l’histoire, de l’identité de la culture » au sein d’une nouvelle République, sont si inutilement naïfs et candides. La reconnaissance des identités plurielles arrive en un sens trop tardivement. C’est au moment où elle s’exprime que l’effondrement du pacte républicain fait ressentir ses effets, notamment à travers la pathétique impuissance de nos représentants politiques à tous les niveaux de la structure étatique, régionale des départements d’Outre-mer.

Autrement dit les mutations des pouvoirs politique, économique et culturel ont déplacé le curseur du centre de l’Etat aux centres de décisions internationaux et par là même radicalisent les contradictions inhérentes au mode archaïque de production, familial, monopolistique et monarchique des régions ultrapériphériques que sont aussi les départements d’Outre-mer. Les exemples de lobbying au niveau de l’Europe et des pays africains démontrent s’il le fallait encore, comment il y a eu déplacement et adaptation des enjeux et que la centralisation jacobine est définitivement remisée au magasin des curiosités de l’Empire. Cela ne peut que contraindre à repenser la gestion de la « mémoire collective » et de ses mécanismes de l’oubli afin de mieux comprendre la manipulation de l’écriture l’histoire au centre de l’activité politique qui s’accompagne toujours du déni de mémoire.
Les hommes politiques n’ont pas su exprimer, s’ils l’ont pensé, la mesure de cette extraordinaire mutation pas plus qu’ils n’ont pris celle du silence assourdissant du social dans l’Outre-mer. Et même aujourd’hui, des élites continuent à penser que le mouvement social de la Martinique est une contagion de celui de Guyane contre la cherté des carburants et de celui du LKP de Guadeloupe. Et devant l’angoisse montante, elles continuent à en appeler à l’arbitrage traditionnel des politiques, aveuglées qu’elles sont par leurs allégeances politiques et par leurs fantasmes de la « colonisation réussie » (E. Glissant), ou de la « société apaisée ».

Les états d’urgence de l’âge démocratique

Quelque soit le mode de l’ouverture au Contemporain, au temps commun, il faudra assumer des défis plus complexes et plus difficiles qu’on le croit et que résume l’avènement de la libération des forces sociales et de l’autonomie sociale démocratique. L’avènement, enfin, d’une société démocratique libérée de la tyrannie des « corsets de l’import-export », libérée de la domination de quelques familles, libérée à l’invention du possible, ouverte à la création de produits subjectivés, c’est-à-dire ouverte à la création d’activités sociales, culturelles, artistiques, à la production de savoirs. Que les œuvres artistiques ne soient plus simplement les lieux où ces sociétés éprouvaient, exprimaient ou « rêvaient » la solution de leurs contradictions, mais donnent figure à l’imprévisible et à la projection de l’avenir.
Que l’on choisisse dans les termes du débat actuel les statuts prévus par la Constitution française (articles 73 ou 74), le problème est la transformation démocratique de cette société bloquée, morcelée, inégalitaire et racialisée. Et seule la résistance en actes génère l’idée au centre de l’autonomie sociale à savoir l’ouverture des possibles et de l’invention sociale. Faire de la société, une société résistante, c’est l’ouvrir à son inventivité sociale permanente. C’est en ce sens que derrière ce mouvement social se trouve une vraie « révolution sociale » qui ne peut trouver sa forme que dans la mise en place de structures qui lui permettent de s’ouvrir à la démocratie. Ce ne sont donc pas, et cela ne se pourrait en aucune façon, des considérations sur la souveraineté du droit et de la prétendue légitimité post-capitaliste des experts qui pourront assumer cette tâche historique car c’est du rapport à l’histoire qu’il s’agit. Mais ce ne sont pas non plus des théories qui ont généré le totalitarisme pas plus que de celle de la marchandisation des sermons et des utopistes, furent ils poètes, que sortiront les nouveaux fondements de l’espoir. Et ce n’est pas le moindre paradoxe de la démocratie que ses fondements puissent être dénaturés par ceux qui en proposent les projets. Car là aussi se trouvent les risques de l’avenir.

Ce n’est pas la moindre difficulté, pour certains, de penser comment tous ces effets aient pu avoir pour déclencheurs les revendications d’une baisse des prix de famille d’articles et d’une hausse des salaires. Ces deux maillons déterminants de la chaine de production ont entrainé la mise en évidence de toute l’organisation économique figée dans laquelle on se trouve et simultanément les profits réalisés par certains. Ils ont pu dévoiler les disparités entre métropole et Outre-mer. Par là ces revendications ont aussi dévoilé la profondeur de la précarité sociale.
Le problème n’est donc plus simplement le choix entre la République réincarnée ou la mondialisation écologique, mais celui de l’affirmation de l’inscription des possibles démocratiques dans notre société et cela n’est ni de l’utopie, ni de la prophétie. C’est tout simplement la modernisation de nos sociétés. L’autonomie politique devant être portée par l’autonomie sociale, telle est la solution de l’ambiguïté signalée au début. Nous voulons modestement indiquer, ici, que les défis à relever ne sont rien moins que l’invention symbolique du corps social. Penser et travailler à la mise en place de « l’autonomie sociale », construire « la société autonome »,
Rien ne pourra être réalisé indépendamment de cette autonomie sociale : la mise en place d’une économie de développement durable considérant comme déterminante les mises en valeur de la biodiversité suppose leur possibilité sociale. Elles doivent être conçues dans cette fonction d’autonomie et non pas comme imposée ou proposée comme offre politique. Les projets de la culture et de l’éducation ne doivent pas eux aussi être imposés mais relever d’un possible imaginé dans l’autonomie sociale. Autrement dit, les secteurs ou les défis de l’éducation, de la culture et du dialogue social deviennent ainsi des défis centraux à la construction de la Martinique sociale.

Qu’est-ce que l’autonomie du social ? Ce n’est pas le renouveau d’un contrat social, ce n’est pas l’invention du lien social, ce n’est pas non plus construire de la société civile.

Il faudrait entendre plutôt quelque chose comme la mise en place non plus de l’imaginaire mais de la symbolique sociale. C’est-à-dire un réseau de dialogues entre les différents défis, économiques, politiques, culturels, et qui soit en un sens, accepté et reconnu de tous par exemple l’Université doit fournir des compétences à partir desquelles un jeune doit pouvoir créer de l’activité économique et le faire dans le cadre de la possibilité du dialogue social et des conventions localisées du travail. Si nous considérons, par exemple, le cas d’un jeune chercheur en biologie qui veut transformer ses recherches en produits industrialisés et donc en activité économique, il est confronté à un véritable parcours de combattant dans la mesure où les leviers économiques, les leviers juridiques et les leviers politiques sont complètement séparés les uns des autres. Son projet n’est pas compris et soutenu par des consensus sociaux. Et il en va de même dans le domaine du design graphique et du design d’objet (mobilier, bijoux, vêtements, etc). Une société autonome c’est une société de la réception de ses propres produits et nul doute que les projets artistiques et culturels sont les vecteurs principaux de cette symbolicité du social. Construire de l’autonomie sociale c’est faire sauter ses différents verrous voire murs et rendre possible une offre biopolitique. C’est donc cela qu’il faudrait mettre en place et on voit donc la complexité de la tâche. L’autonomie sociale, c’est une symbolicité actualisée et localisée, la possibilité d’une entente commune sur les discours et qui s’accompagne de la créativité de modèles d’activités autour de cinq grands défis :

  1. redonner aux Martiniquais le goût d’entreprendre,
  2. inventer une nouvelle relation entre la société et la politique,
  3. construire le dialogue social de façon pérenne,
  4. considérer de manière globale l’ensemble de la formation du primaire à l’université,
  5. libérer la création culturelle et artistique.

Ces défis doivent être conçus comme liés les uns aux autres, mis en réseau, chacun des axes renvoyant nécessairement aux quatre autres dans la construction de relations croisées et ouvertes.
Cette autonomie du social est l’invention d’une nouvelle modernité qui nous permette de nous situer, de rendre nos corps visibles et capables de devenir « l’aile immense des paupières » (A. Césaire).

Nous en appelons donc, non plus aux Etats généraux mais à la convocation des Etats d’urgence.

Alexandre ALARIC
Philosophe
Président de l’Institut des Arts des Amériques et des Caraïbes.

Une réflexion au sujet de « Alexandre ALARIC : Martinique déclaration d’état d’urgence »

  1. Email : warkilla@gmail.com
    Fabrice RAQUIL
    PAWOL DEJEUNE

    Nous entendons certains dire que les jeunes antillais sont fainéants,
    qu’ils ne pensent qu’à faire la fête, qu’ils sont englués dans des notions
    de vie éphémère, baignant dans une culture plage, méchoui, discothèque,
    consommation d’alcool et de stupéfiants à outrance etc « … ».

    Ils parlent d’une jeunesse en perte de vitesse incapable de se prendre en
    main, complaisante dans l’assistanat, dénuée de valeurs morales etc. On
    n’en entend de belles sur les jeunes !

    Mais dîtes moi, comment voulez vous qu’ils aient des valeurs morales
    lorsqu’ils voient que ceux qui les gouvernent, que ceux qui sont censés
    donner l’exemple, garants d’une soit disant éthique morale, que ceux que
    j’appelle désormais les « voyous à cravate » sont régulièrement condamnés
    par les tribunaux pour escroquerie, pour abus de biens sociaux, fraudes en
    tout genre et j’en passe, de bons « prêtes » inquiétés par la justice pour
    pédophilie, le directeur d’un banque incarcéré pour détournement de fonds,
    un policier arrêté pour trafic de drogue et corruption ; lorsqu’ils voient
    que le taux de chômage ne cesse de croître d’année en année. C’est comme
    cela qu’ils en arrivent à ne plus croire en ce système, sombrent dans la
    désillusion, dans l’oisiveté, la haine, la colère et finissent par
    commettre l’irréparable, toute forme de larcins, dealer, voler, et même le
    pire, tuer, s’entretuer.

    Tout ce qui se passe est dans le but le plus souvent d’avoir de quoi
    assouvir ses besoins matériels et immatériels dans une société de
    consommation où le matraquage marketing à longueur de journée ne fait que
    renforcer ce désir de consommer toujours plus, d’avoir toujours plus, et
    paradoxalement pour les plus démunis, de se sentir frustrer encore plus.

    Pour celui qui est en manque de repères, en quête d’une identité, avoir
    comme le copain le dernier jeans branché, la dernière paire de basket à la
    mode, le dernier Nokia high-tech, devient une nécessité vitale et
    existentielle.

    Nous ne voulons pas faire de transposition de vie, mais tant que nous
    n’avons pas été dans une telle situation ou que nous ne nous sommes pas
    plongés dans une profonde réflexion, il nous sera toujours plus facile de
    critiquer, de juger avant même d’essayer de comprendre des faits qui n’ont
    pour seul responsable, le système dans lequel nous vivons.

    Mettons-nous, ne serait-ce qu’une fois dans la peau de ce jeune qui sort
    des bas quartiers, fraîchement diplômé, en quête d’un emploi le plus
    souvent misérablement rémunéré, bien qu’ animé de toute bonne volonté qui
    soit, très souvent il ira de déception en déception et peut finir par se
    décourager face à cette société où le piston est plus qu’ incontournable
    pour un poste de travail digne de ce nom. Une société où il est plus
    qu’important d’être le fils de Monsieur X, voir l’ami de Monsieur Y.

    Mettons-nous à la place de ce jeune, comment ne pas être habité de colère,
    lorsqu’au sein d’une collectivité, ce même élu qui lui avait promit monts
    et merveilles à l’aube d’une élection, refuse de le recevoir, sous
    prétexte qu’il est très débordé ; ou encore, fait mine de ne plus se
    souvenir de qui il s’agit : Vous êtes Monsieur.. ?? heuuu….. Pardonnez
    moi, je ne vois pas qui vous êtes ? Pouvez-vous me rappeler votre nom s’il
    vous plait ?

    Oui, j’oubliais, c’est le même élu qui tutoyait ce jeune dans un argot
    maladroitement et fraîchement récupéré sur le terrain et qui le tapait
    amicalement dans le dos. Et à toutes les doléances de ce jeune, répondait
    « YES I CAN ».

    Poursuivons….. mettons-nous à la place de cette jeune demoiselle qui à son
    premier entretien d’embauche tombe sur un DRH aussi pervers que grotesque
    qui lui proposera comme condition d’embauche et test d’aptitude, un
    week-end dans un hôtel de l île.

    Mettons-nous à la place de ce jeune sur diplômé qui faute des poste à
    pourvoir dans sa catégorie socioprofessionnelle, dans un élan de survie,
    sera contraint d’accepter un emploi de caissier dans un fast-food ou faire
    la plonge dans un restaurant pour faire face à ses charges quotidiennes
    que lui impose une vie de plus en plus chère.

    A l’inverse, considérons celui qui n’a aucun diplôme en poche, en
    situation d’échec scolaire, qui arrive dans la vie active sans expérience
    valable, sans aucune qualification. Pour ce dernier, trouver un boulot
    relèverait du miracle absolu, quelques petits jobs ingrats lui seront
    proposés par ci et par là, mais rien de sérieux et durable dans le temps.

    Quel espoir d’une condition de vie stable et équilibrée peut s’offrir à ce
    dernier sachant que notre jeune diplômé a déjà du mal à trouver un emploi?
    Que leur proposer objectivement ? Comment approcher tous ces jeunes qui
    squattent les croisées de quartiers en vue de les persuader de se
    réinsérer sur le marché de l’emploi lorsqu’on sait que tout ne sera que
    promesse sans aucune garantie réelle de leur fournir un travail ?.

    Il serait aberrant et paradoxal de se contenter de dire à ces jeunes : «
    Aide toi et le ciel t’aidera » et les laisser dans la rade et prétendre en
    même temps, vivre et construire une société égalitaire, fraternelle et
    libre pour tous.

    Les plus entreprenants, les plus audacieux, entreprendront un projet
    d’entreprise fièrement, ils opteront pour cette aventure périlleuse dans
    le but d’accéder à un hypothétique rêve américain, monter un petite
    affaire dont seraient fiers papa et maman. Une entreprise qui pourrait un
    jour leur permettre d’avoir une situation de vie confortable et agréable.

    Beaucoup s’y prêteront à l’aventure mais très peu de participants seront
    présents à l’arrivée face au refus d’accompagnement des banques, le manque
    de soutien des acteurs socio-économiques, l’humiliation ou le mépris
    auxquels ils seront confrontés à chaque fois qu’ils frapperont la porte
    d’un bureau pour une simple demande d’information relative à leur projet
    d’entreprise, face au nombreux dispositifs aussi inutiles qu’inefficaces
    dans une mise en situation réelle dans lesquels on les embarquera, face à
    la lourdeur et à la complexité des liasses de documents administratifs à
    remplir en contrepartie d’un faible accompagnement financier.
    Devant ce parcours équestre semé d’embûches, « nos jeunes cavaliers
    finissent le plus souvent par déposer leurs selles à l’écurie ;
    découragés, ils s’assailleront devant leur téléviseur à attendre
    patiemment le RMI ou regagneront « leur place » en attendant qu’une
    hypothétique condition de vie meilleure s’offre à eux.

    Que propose t-on à ces 25% de chômeurs à la Martinique ? Quelles solutions
    durables pour résorber le chômage qui progresse d’année en année ? Quel
    avenir pour un jeune dans notre Martinique ? Quelle autre économie
    envisageable pour celle-ci à part celle de la banane et celle de la canne
    à sucre ?

    Il est évident qu’une solution se trouve dans cette dernière
    interrogation. Développer de nouvelles filières économiques afin de créer
    des emplois, trouver des solutions pour cesser d’importer ce que nous
    pouvons nous-mêmes produire, former, accompagner, financer des jeunes
    désireux d’apprendre et entreprendre pour qu’ils constituent le fer de
    lance de cette économie martiniquaise de demain. Prenons nous en main,
    regardons-nous dans les yeux sans chercher constamment à rejeter la faute
    sur « l’autre ».
    Plus de solidarité entre nous et nous y arriverons, plus d’écoute pour le
    jeune, plus de respect, plus de tolérance, peu importe la race, peu
    importe le niveau social, peu importe l’apparence ; ce jeune qui se
    présente devant vous aujourd’hui, sera peut être demain celui que vous
    n’aviez pas voulu voir au premier abord.

    Respectons-le, ne le jugeons point, donnons lui de l’entrain et il vous
    surprendra.
    Il y en a plein qui ne demande qu’à le faire, qu’on leur tende une main,
    qu’on leur donne une chance de s’en sortir et de montrer ce dont ils sont
    capables et nous restons persuadés que beaucoup nous surprendrons
    agréablement.

    N’oublions pas qu’ils ne sont que les victimes pour la plupart, que le
    reflet d’une mère malade, souffrante, désorientée qui ne sait plus comment
    s’occuper de ses enfants et qui n’a pas d’autres choix que de les
    abandonner, de les rejeter. Les pions d’un système dégringolant, moribond,
    qui n’a pas encore trouvé le bon mortier pour obstruer les nombreuses
    fissures qui fragilisent ses fondations.

    Les jeunes d’aujourd’hui sont les hommes de demain. Les jeunes
    d’aujourd’hui sont la société de demain. Ne pas se soucier d’eux
    aujourd’hui équivaut à condamner la société de demain à un avenir encore
    plus incertain et encore plus sombre.

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