Aimé Césaire ” Et les chiens se taisaient ”
21 mars 2009Aimé Césaire
” Et les chiens se taisaient “
AIME CESAIRE.
( on entend dans le lointain des cris de ” Mort aux Blancs “.)
le Rebelle
pourquoi ai-je dit ” mort aux Blancs ” ?
est-ce qu’ils croient me faire plaisir avec ce cri farouche ?
( Il réfléchit.)
il est très vrai qu’à l’heure où je suis
c’est là un compte à faire
Comment dire ? Quel mot employer ?
L’acte fût-il grossoyé par des mains criminelles,
fût-il signé non d’un sceau d’encre
mais d’un caillot de sang,
je ne me déroberai pas aux instances du grimoire.
Ressentiment ? non ; je ressens l’injustice, mais je ne voudrais pour rien au monde troquer ma place contre celle du bourreau et lui rendre en billon la monnaie de sa pièce sanglante
Rancune ? Non. Haïr c’est encore dépendre.
Qu’est-ce la haine, sinon la bonne pièce de bois attachée au cou de l’esclave et qui l’empêtre ou l’énorme aboiement du chien qui vous prend à la gorge
et j’ai , une fois pour toute , refusé, moi d’être esclave.
Oh ! rien de tout cela n’est simple.
Ce cri de ” Mort aux Blancs “, si on ne le crie pas
C’est vrai on accepte la puante stérilité d’une glèbe usée, mais ha !
si on crie pas : ” Mort ! ” à ce cri de ” Mort aux Blancs “, c’est d’une autre pauvreté qu’il s’agit.
Pour moi,
je ne l’accepte ce cri que comme la chimie de l’engrais
qui ne vaut que s’il meurt
à faire renaître une terre sans pestilence, riche, délectable, fleurant non l’engrais mais l”herbe toujours nouvelle.
Comment débrouiller tout cela ?
Extrait de : ” Et les chiens se taisaient ” d’Aimé Césaire - 1956




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