Pour une politique du patrimoine Ă Fort de France
24 juillet 2009« de tout paysage garder intense la transe du passage … »
Aimé Césaire, Moi, Laminaire …
Extrait de l’intervention d’Elisabeth LANDI au Conseil municipal du jeudi 31 juillet 2008
Monsieur le Maire, Chers collègues,
Le sujet qui nous occupe aujourd’hui est un sujet important car il touche aux éléments constitutifs de notre identité.
Aimé Césaire nous a appris que « comme l’homme a besoin d’oxygène pour survivre, il a besoin d’art et de poésie. … Par l’art, le monde réifié redevient le monde humain, le monde des réalités vivantes, le monde de la communication et de la participation ». (Discours sur l’art africain, avril 1966). Nous pourrions le paraphraser en disant que l’homme a besoin de s’enraciner dans la connaissance de son passé pour survivre et que les traces de ce passé se lisent dans le patrimoine, dans les patrimoines d’un peuple.
1°) Il est donc nécessaire de définir les notions qui nous occupent, le patrimoine et la politique patrimoniale, et cela de façon la plus précise possible.
Le patrimoine est un Ensemble d’éléments matériels et immatériels d’ordre culturel, chargés de significations multiples, à dimension collective et transmis de génération en génération.
Depuis 2002, est apparue la notion de Patrimoine immatériel comme l’ensemble des manifestations culturelles, traditionnelles et populaires, à savoir les créations collectives, émanant d’une communauté, fondées sur la tradition (Unesco).
Le patrimoine appartient au peuple.
Il est un héritage que nous recevons de nos aînés et que nous devons transmettre à nos enfants.
Il est un « moyen de reconnaître, de défendre et de faire fructifier un ou des héritages communs » (J. Le Goff, 1998) et il ne peut être conçu comme un outil doté de la possibilité de faire accéder, comme par un tour de magie, à la transcendance et à la vérité du passé.
Ce que nous considérons comme « patrimoine » est la résultante d’une action patrimoniale. Cette action exprime une conception du passé comme étant « ce dont le présent a besoin pour se légitimer, se créer lui-même. » (Preziosi, 2004)
Ainsi, la sélection patrimoniale, quand elle s’exerce de façon volontariste et autoritaire, relève toujours d’une ré-écriture de l’histoire qui sert l’actualité et les projets de ceux qui la conçoivent au présent. Seuls les gouvernements des pays totalitaires effacent de manière arbitraire les traces du passé qu’ils considèrent comme « politiquement incorrect »
Le cas du lycée Schœlcher est un cas symptomatique de cette volonté de ré-écriture du passé ou plutôt d’effacement d’un certain passé.
2°) Le deuxième point à considérer est celui de l’existence d’une identité patrimoniale.
Le patrimoine n’est pas un objet inerte, il n’est pas mort. Bien au contraire, il est vivant et en dialogue constant avec les citoyens. Le patrimoine est parlant.
Il construit du sens et entre en résonnance avec leur perception du passé et leur projet d’avenir.
Avec le patrimoine, ” nous sommes, nous nous mouvons, nous vivons dans l’Ĺ“uvre de l’homme ” dĂ©clarait Paul ValĂ©ry.
L’entrĂ©e par le patrimoine permet le contact le plus immĂ©diat des citoyens avec l’art, avec l’histoire, et avec la crĂ©ation.
C’est le lieu de notre identitĂ© par le ciment et les liens de culture qu’il entretient avec les citoyens et le peuple. Le patrimoine est l’illustration la plus visible et la plus durable de cette revendication identitaire.
Il existe une identité patrimoniale comme il existe une identité linguistique ou plus largement culturelle.
Ainsi, la politique du patrimoine, ce n’est pas la conservation des vieux papiers et des cartes jaunies, ce n’est pas la réalisation d’expositions sur les traces d’un passé qui ne pose plus problème à la société.
Ce n’est pas la simple conservation des vieilles pierres pour se faire plaisir. Le patrimoine à conserver ne concerne pas seulement les vieilles « maisons remarquables » des siècles passés ou les vieilles églises, les vieilles habitations où l’esclavage est pudiquement effacé, les musées (où le discours est parfois scientiste et opère du déni et de l’invisibilité de la vie réelle des hommes, ce qui ne permet pas de comprendre comment se perpétuent les structures mentales du passé dans les actions d’aujourd’hui).
Il est éminemment politique au sens où il participe de la construction de la vie dans la cité et où il répond aux besoins existentiels des citoyens. Il touche à tout ce qui concerne la création humaine.
3°) La politique du patrimoine est en résonnance avec une politique de :
• développement harmonieux des sociétés
• de développement économique en termes d’emplois et d’activités, par les liens qu’il entretient avec l’industrie touristique et le développement du territoire.
• de cohésion sociale et de renforcement des liens à l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays
• de valorisation culturelle et identitaire
L’engouement du public pour le patrimoine, et notamment le patrimoine de proximité, a conduit à la multiplication d’actions de valorisation menées par les agents du patrimoine, touchant à l’animation des monuments, à la médiation pédagogique, à la promotion et à la diffusion des connaissances sur le sujet.
Cette politique est particulièrement significative notamment au moment où la Ville de Fort-de-France candidate pour le label « Ville d’Art et d’Histoire »,
Par ailleurs, la définition des patrimoines est extensible et on assiste à une véritable patrimonialisation des vecteurs culturels et identitaires : langues, arts de vivre et bâtir, expressions culturelles, objets du quotidien, etc.
La politique patrimoine ne relève donc pas d’une conception passéiste, tournée vers le ressassement d’un âge d’or perdu. Il constitue la fondation pour un avenir fortifié.
Cette politique s’articule donc autour d’une conception et d’une interprétation de l’histoire d’un peuple et d’un pays. Elle interroge le sens du projet de société à travers les choix qui sont opérés, les politiques éducatives et par là même les objectifs de conservation, de restauration et de valorisation.
Dans un pays qui se targue de faire du « devoir de mémoire » l’Alpha et l’Omega de sa politique de développement, il est symptomatique qu’une partie de son passé soit raturée de manière aussi violente et si peu concertée. C’est bien l’expression d’une manipulation technicise d’une partie de la mémoire et de l’histoire.
(Cf. Journaux TV de 19h où se télescopaient les images de la destruction du bâtiment G du lycée et celles des jeunes femmes s’exhibant sur les bateaux suiveurs de la course des yoles : pendant qu’on s’amuse et on danse, on efface nos repères et notre histoire.




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Exposé excellent ! riche en savoirs, nous apportant une meilleure maitrise de certains concepts.
J’ai un souci personnel tout ce qui est patrimoine au sens oĂą l’occident l’a Ă©rigĂ© avant qu’il (le patrimoine) ne penĂŞtre le champ de l’immatĂ©rialitĂ© je le perçois comme Ă©tant du figĂ©… par dĂ©faut du vivant, de la vie, du mouvement, de notre sacrĂ©…. Il faut reconnaitre que la notion d’animation soulignĂ©e par Madame Landi vient quelque peu modifiĂ©e cette vision de l’immobilitĂ© stĂ©rile qui peut habiter les monuments et musĂ©es… je ne sais pas si les forts de Foyal constitueront un jour mes fondations. je parle ici pour moitrès Ă©goistement et forcĂ©ment de manière subjective-Non ? OuĂŻ? ) et Elisabeth Landi parle dans le sens du gĂ©nĂ©ral ce qui est plus objectif.
Dans le discours de Fanon, les chaĂ®nes de l’esclavage n’ont pas Ă©tĂ© symboliquement brisĂ©es aux Antilles. Le maĂ®tre a gardĂ© sa place. Pour se libĂ©rer de ces chaĂ®nes, il faut se libĂ©rer de cet hĂ©ritage. Se revendiquer homme “Noir” descendant d’esclave, c’est rester enchaĂ®nĂ©. Il faut donc se vouloir un “homme comme les autres hommes”, affirmer “ĂŞtre sa propre fondation”.
Il ne fallait pas obĂ©ir Ă l’injonction de l’autre, Ă l’identitĂ© que le Blanc avait inventĂ© pour le Noir. Fanon ne voulait pas s’identifier Ă cette crĂ©ature inventĂ©e par le racisme : le Noir esclave. C’Ă©tait une invention de l’Europe et reprendre cette invention mĂŞme au nom d’une rĂ©paration du passĂ© constituait un obstacle Ă l’Ă©mancipation telle que la concevait Fanon.
Fanon, qui affirmait avoir un autre but que celui de “venger le Nègre du XVIIe siècle”, rejetait la loi qui rend les fils responsables de la dĂ©faite des pères. Les EuropĂ©ens avaient fait de ses pères des esclaves et leurs descendants auraient voulu faire de Fanon l’hĂ©ritier de ce passĂ©. Fanon refusait d’ĂŞtre mis Ă cette place. Le Nègre des Antilles, disait-il, reste esclave du passĂ©.