L’assimilation a atteint ses limites parcequ’elle a atteint son but

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Sur la Question dite du Statut de la Martinique[1] s’ouvre par un rappel historique de la seconde des trois grandes étapes que Césaire distingue dans notre histoire, après le combat pour la LIBERTÉ qui s’achève avec l’abolition de l’esclavage en 1848, le combat pour l’EGALITÉ, c’est-à-dire pour l’assimilation, une conquête subversive, entendue comme le fondement de la revendication de l’égalité des droits, le combat pour l’IDENTITÉ lancé en 1956.

Quand j’ai rédigé ce texte en 1996 et même quand je l’ai repris en 2003, je ne lui attribuais pas une importance décisive. J’avais tort. J’avais évoqué ce problème dans « Questions sur l’histoire antillaise [2]» il y a plus de trente ans, à une époque où j’étais indépendantiste. Je pense aujourd’hui que cette question mérite un traitement plus rigoureux. J’ai tellement entendu ou lu de sottises depuis sur ce sujet que je me demande si je ne devrais pas y revenir dans un ouvrage qui y serait spécialement consacré.

Dans SQSM, Je réponds en passant aux détracteurs de cette loi, en leur posant quelques questions simples que ne peuvent pas ne pas se poser tous ceux qui ont une connaissance même très approximative de l’évolution des pays voisins, ou qui les ont visités, Cuba comprise[3].

Je dis que nous n’avons pas à rougir de ce que nous sommes. Je sais bien. Il y a des Martiniquais qui s’interrogent : comment le pays qui a donné au monde Aimé Césaire et Frantz Fanon peut-il accepter sa dépendance ? C’est peut-être parce que nous avons une histoire très différente de celle des autres colonies non seulement de notre région caraïbe mais de celle de toutes les colonies des anciens empires coloniaux que nous sommes les seuls à avoir eu à peu près dans le même temps un Césaire et un Fanon.

Mais à quelque niveau que ce soit : qu’il s’agisse des libertés publiques ou privées, de pratique de la démocratie, de la protection sociale des catégories les plus défavorisées de notre population, de l’éducation, de la santé, des loisirs, de la culture (y compris de la culture) et même de l’économie, notre secteur incontestablement le plus faible mais non dépourvu de moyens de redressement, notamment en termes d’infrastructures, aucun de nos voisins de la Caraïbe ne nous fait rêver.

Et je prétends que ce que nous sommes, nous le devons pour l’essentiel, à la lucidité de Césaire, à sa clairvoyance, à sa modestie, mieux, à son exceptionnelle humilité. À la différence de quelques petits marquis du national populisme, qui prétendent lui apprendre ce qu’il leur a enseigné Césaire, sans jamais renoncer à ses propres convictions, n’a pas cru, en 1946, pouvoir mettre sa propre pensée, sa condamnation de l’assimilation clairement exprimée dès 1935, au-dessus de la volonté des masses populaires, se réservant de prouver le mouvement en marchant, dans une démarche pédagogique progressive qu’il a sensiblement améliorée au fil du temps, sans jamais recourir aux formules définitives de tous ces extra-lucides qui biberonnaient encore l’assimilationnisme de leurs grands pères, quand, lui, avait rompu les amarres depuis longtemps. Je n’ai jamais réussi à lui faire dire à qui il pensait quand il a utilisé la formule, à la fin des années 1970, me semble-t-il. « Ces gens-là ne m’aiment pas beaucoup », me répondait-il.

Ce chapitre sur les origines de l’assimilation qui, en décembre 2003, ne me semblait pas essentiel, tellement la question des rapports de Césaire et du césairisme à l’assimilation et à l’assimilationnisme me paraissait évidente, est peut-être finalement au moins aussi important que les autres si j’en juge par l’ambiguïté et la confusion qui continuent de régner sur le sujet dans certains milieux.

Ne serait-ce que pour cette raison que la loi d’assimilation du 19 mars 1946, à juste titre rebaptisée départementalisation par Césaire, a été l’objet des attaques les plus sournoises, les plus insidieuses et parfois les plus odieuses contre son rapporteur. Pour les populistes de tous bords, c’est parce cette loi serait la mère de toutes les catastrophes qui nous sont tombées dessus qu’il faudrait non seulement en dénoncer les résultats mais en éradiquer l’esprit.

Il me semble que les Césairistes peuvent accepter sans rougir le point de vue de l’ancien premier ministre de la France, le Réunionnais Raymond Barre, repris par notre ami Paul Vergès à l’occasion du 62e anniversaire de la Loi du 19 Mars, trois semaines avant la mort de Césaire : « c’est parce que l’assimilation a atteint son but qu’elle a atteint ses limites. »

C’est parce cette loi a atteint ses limites que nous pouvons passer à la troisième étape de notre histoire, celle du combat pour l’IDENTITÉ et par conséquent pour la RESPONSABILITÉ martiniquaises.

Le Robert 25.09.09

Édouard de Lépine,


[1] Edouard de LÉPINE, Sur la Question dite du Statut de la Martinique, Désormeaux, juin 2009

[2] Edouard de de Lépine, Questions sur l’histoire antillaise, trois essais sur l’Abolition, l’assimilation et l’autonomie, Désormeaux 1978,

[3] Cuba a été pendant longtemps la principale source d’inspiration des partisans d’un changement radical de notre statut. Je les connais bien. J’ai été l’un d’eux pendant 9 ans. J’ai rêve moi aussi d’une sierra nuestra. Le rêve s’est transformé en cauchemar en août 1968 quand Fidel Castro a approuvé l’invasion de la Tchécoslovaquie par les tanks soviétiques. Il était évanoui depuis plus de trente ans quand j’ai visité Cuba en 2000. J’ai rougi comme cela ne m’était jamais arrivé en me rappelant ce que j’avais enseigné à mes jeunes camarades communistes, et en comparant le pays que j’avais sous les yeux à celui dont j’avais rêvé en 1966 et 1967 quand j’avais représenté le PC à la Tricontinentale puis à l’OLAS.

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5 réflexions au sujet de « L’assimilation a atteint ses limites parcequ’elle a atteint son but »

  1. Bonjour

    En effet, une identité est juridiquement “formalisable”, d’ailleurs le projet Martinique est un projet juridique avant tout et c’est sous cette base qu’il sera INCONTESTABLE et permettra à notre Peuple d’entrer dans l’ère de la responsabilisation.

    Et si donc l’assimilation à atteint son but, et je vous rejoins totalement, cela signifie que beaucoup des nôtres sont concernés par ce que je nomme le syndrome de Lynch. Dans ce projet à venir, cette dimension est-il prise en compte de manière à ne pas reproduire un passage d’un état à un dit autre état (esclave-libre 1848) sans accompagnement ?

    C’est un plaisir de vous lire Moi…

    Bonne journée

  2. Mr DELEPINE

    J’ai beaucoup de respect pour votre personne, et pour ce que vous avez représenté et représentez encore dans le paysage politique martiniquais -
    Mais concernant CUBA et l’approbation par CASTRO de l’invasion de la TCHECOSLAVIE, il faut bien remttre les choses dans le contexte de l’époque :
    nous étions sept ans après la tentative d’invasion des états-unis par exilés cubains interposés de la baie des cochons – et la révolution cubaine était donc à consolider ; CASTRO faisait face à une très grande hostilité des yankees et de leurs pays satelites en amérique latine – et CUBA pour sa survie dépendait de la vente de son sucre aux russes contre des aides diverses -
    Bien entendu, le che, aujourd’hui n’aurait pas du tout aprécier le régime cubain actuel et avait déjà à l’époque des divergences de vue avec CASTRO – Malheureusement dans le paysage politique martiniquais d’aujourd’hui : il y’a des petits castro en herbe – et ceux-là, il faudra tout faire pour les contrer -

    Mes respects
    Mr DELEPINE -

  3. P.S :

    Concernant CUBA – même si la nomenklatura et les frères CASTRO ont définitivement dévoyé la révolution cubaine – N’oublions pas que CUBA a un des plus hauts taux d’alphabétisation de l’amerique latine – et surtout que cette révolution à l’origine était destinée à redonner sa fierté à un pays que l’on appelait à l’époque “le bordel des états-unis” et à renverser un des plus sinistres dictateurs que l’amérique latine ait connu : Fulgencio BATISTA -
    Malheureusement aujourd’hui le peuple cubain souffre !
    Merci pour votre article Mr DELEPINE, bon courage et encore une fois tous mes respects concernant votre engagement polititique -

  4. C’est donc bien pour cela que seul un projet basé sur l’article 74 peut nous conduire à plus de responsabilité donc plus de fierté d’être ce que nous sommes.
    Pourquoi renvoyer aux calendes greques ce que nous pourrions avoir plus rapidement?

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