Serge Letchimy invité de la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme

Print Friendly

maison-de-la-negritude-champagneyMesdames et Messieurs les parlementaires,

Mesdames et Messieurs les élus,

Monsieur le maire de Champagney

Monsieur le président de l’association de la Maison de la négritude

Chers amis,

Je tiens à vous remercier, Monsieur le maire, pour votre invitation et votre accueil. C’est avec une grande émotion et un immense plaisir que je me retrouve parmi vous pour rendre hommage au travail de mémoire inlassablement mené par « la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme » et par l’Association, « Les Amis du Vœu de Champagney ».

Je ne peux pas commencer sans évoquer la présence d’Aimé Césaire, à qui nous pensons et qui aurait certainement aimé être des nôtres pour ce témoignage de reconnaissance à ces hommes et ces femmes de la fin du XVIIIe siècle qui se sont émus de la situation des esclaves du Nouveau Monde. Cette période a été en effet, le laboratoire exceptionnel des espérances prometteuses, marquée par l’appel à une prophétie de l’universelle humanité dans le respect des singularités.

Nous pensons aussi au regretté Camille Darsières, député de la Martinique, qui nous a précédé en ces lieux lors de la commémoration du Cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage en 1998 et dont vous avez retenu un extrait de son discours sur le site de la Route des abolitions de l’esclavage et des droits de l’homme, «L’Antillais de la diaspora africaine exprime sa gratitude aux hommes et femmes de Champagney-La-Grande. Par delà les erreurs, les fautes et les crimes, cette main franchement tendue dès 1789, invite les descendants d’esclaves à poursuivre de chanter la France. Dont Champagney ce 19 mars là, a sauvé l’Ame. » Il y a en effet une raison d’espérer car c’est bien du chaos que surgissent les étoiles.

Il y a plus de deux siècles, en mars 1789, les habitants du Tiers Etat de Champagney rédigeaient leur cahier de doléances dans lequel ils incluaient un article, l’article 29, dans lequel ils demandèrent, pour la première fois et collectivement en France ” L’Abolition de l’esclavage ” au nom de leur commune et fraternelle humanité. Ils déclarent :

« Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur en se représentant leurs semblables (…) être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme (…). C’est pourquoi leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté de concerter les moyens pour de ces esclaves faire des sujets utiles au Roy et à la patrie. »

Les champagnerots n’avaient jamais vu de Noirs et pourtant 65 personnes ont signé le document. Rien dans le quotidien des habitants de ce village rural de l’est de la France n’évoquait la traite négrière et l’esclavage. Ces villageois n’avaient aucun intérêt immédiat à se préoccuper du sort des nègres esclaves des îles à sucre.

Ce qui les a poussé, c’est la conviction profonde que l’humanité est une et qu’ils avaient un devoir moral vis-à-vis de leurs frères en humanité soumis à la plus cruelle des servitudes, la déportation et l’esclavage.

Ils avaient la conviction que l’esclavage était un crime de lèse humanité et de lèse divinité. Ils connaissaient les combats de la Société des Amis des Noirs, fondée à Paris en 1788 et ils faisaient leur cette revendication essentielle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité entre les hommes, au-delà des frontières, au-delà des océans.
A plus de 8000 kms de là, la même année, en août 1789, comme en réponse au vœu des habitants de Champagney, les esclaves de Saint-Pierre de la Martinique, à qui le roi n’avait pas demandé de rédiger de cahier de doléances, faisaient valoir leurs revendications à travers deux lettres que les archives nationales ont conservées.

Ils proclamaient ainsi : « Général, Intendant, Gouvernement, Conseillers et autres Particuliers, nous savons que nous sommes libres, et souffrez que ces peuples rebelles résistent aux ordres du Roi. Eh, bien ! Souvenez-vous que nous Nègres, tous tant que nous sommes, nous voulons périr pour cette liberté, car nous voulons et prétendons l’avoir à quelque prix que ce puisse être, même à la faveur des mortiers, canons et fusils. »

Des deux côtés de l’Atlantique, les paysans de Champagney et les esclaves de Saint-Pierre partageaient les mêmes convictions, les mêmes valeurs, les mêmes idéaux.

Là, dans le bassin des Caraïbes, les esclaves criaient à la face des autorités, leur humanité pleine et entière.
Ils leur disaient qu’ils savaient que la nouvelle France issue de la Révolution avait proclamé les Droits de l’Homme et du Citoyen par une déclaration solennelle, qu’ils étaient des hommes eux aussi et qu’ils méritaient donc l’application de ces droits.

Ils étaient Nègres et Hommes, Nègres et Citoyens, Nègres et Libres.

On sait ce qu’il advint de cette espérance dans les Caraïbes et vous le savez encore mieux que le reste des Français, vous qui habitez dans une région ô combien symbolique puisqu’elle rassemble des lieux chargés de la mémoire du combat contre l’esclavage et le racisme (les maisons de l’Abbé Grégoire, de la Mère Anne-Marie Javouhey et de Victor Schœlcher) mais aussi des lieux de la plus féroce répression contre les combattants de la liberté, tel le Fort de Joux où fut emprisonné et où mourut le premier chef noir de la lutte antiesclavagiste et abolitionniste ,Toussaint Louverture.

Car il est des hommes qui, contre l’air du temps, parfois contre leurs intérêts propres et ceux de leur groupe, ont eu le courage et l’audace de crier leurs convictions et leur engagement au prix de leur carrière, de leur vie parfois. Ils n’avaient rien à gagner, ils avaient tout à perdre. Mais ils furent des éveilleurs de conscience, des combattants infatigables de la dignité. Ils engagèrent leur esprit, leur âme et leur corps pour défendre ce qu’ils considéraient comme le bien le plus précieux, le partage d’une commune humanité comme l’a si bien exprimé Anne-Marie Javouhey à Mana en Guyane : « Les noirs ne sont sourds ni à la voix de la morale ni à celle de la civilisation; fils du père commun, ils sont hommes comme nous »

La liste des noms est longue. Les plus célèbres d’entre eux comme le Marquis de Condorcet, l’abbé Grégoire et Victor Schœlcher ont marqué de leur empreinte un combat pour les droits de l’homme et une conception de la dignité humaine. Ils sont connus et reconnus de tous, palpables dans la trace mémorielles de l’archive mais aussi dans la géométrie et la grammaire des lieux et des sites.

Les plus humbles, eux aussi, ont tracé des sillons profonds d’où le grain a germé en moissons vivantes et luxuriantes.
Comme ce noble originaire de Champagney, Jacques Antoine Priqueler, officier de la garde du Roi, proche de la “Société des Amis des Noirs” qui sut convaincre les habitants de Champagney de la nécessité de rédiger ce vœu.
Ou encore celui qui en Martinique a aidé les esclaves à écrire ces deux lettres et dont on ne sait pas grand chose à part qu’il était un curé, membre du bas clergé, favorable aux idées des Lumières et ardent défenseur des idées de la Révolution et de l’abolition de l’esclavage.

Tous ces hommes et ces femmes ont œuvré à l’édification d’une société plus égalitaire, plus juste, plus fraternelle avec tous les moyens dont ils disposaient à leur époque et avec les risques inhérents à de telles entreprises.

Je crois pouvoir dire que vous avez repris le flambeau, ici à Champagney, en créant cette Maison de la Négritude et des Droits de l’homme et ce parcours dénommé « La Route des Abolitions de l’Esclavage et des Droits de l’Homme ».

En témoignant de la mémoire de ces hommes et de ces femmes, vous faites aussi des « damnés de la terre » le sel de la vie, le ferment des renaissances d’espérance. Toussaint Louverture ne disait-il pas que « l’arbre de la liberté des Noirs repoussera par les racines parce qu’elles sont profondes et nombreuses ». Ils deviennent la somme des expériences séculaires qui fécondent les mémoires collectives, qui permettent de relier les cultures et les patrimoines et d’embrasser les conquêtes à venir.

En dénommant votre maison, la Maison de la Négritude, vous avez pris un certain risque. Celui d’être incompris. Car revendiquer la négritude n’est pas chose aisée en particulier dans le contexte actuel. Cela est si vrai qu’Aimé Césaire a dû s’en expliquer à maintes reprises. C’est un mot qui « fut tantôt décrié, tantôt galvaudé, de toute manière un mot d’un emploi et d’un maniement difficiles ».
Il précisait sans cesse « la Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie. La Négritude n’est pas une métaphysique. La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers. C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées. (1987)».

C’est pourquoi je salue votre témérité et votre détermination mais aussi votre compréhension de cette conception profondément humaniste de la négritude qui ne peut se conjuguer qu’avec celle des Droits de l’Homme, celle du respect et du dialogue de toutes les cultures, de toutes nos cultures multiples, qui s’entremêlent aujourd’hui dans notre pays.

Et si tout semblait apaisé, les vieux démons, semble-t-il, resurgissent comme des hoquets, comme un passé qui ne veut pas passer. Nous devons rester vigilants face aux tentatives de définir les identités, et en particulier les identités nationales, comme des faits irréductibles, confinés et irrémédiablement arc-boutés sur un ressassement pathétique et illusoire.

Si l’identité est « ce qui est fondamental, ce sur quoi tout le reste s’édifie et peut s’édifier : le noyau dur et irréductible ; ce qui donne à un homme, à une culture, à une civilisation sa tournure propre, son style et son irréductible singularité », ne nous trompons pas de combat.
La Négritude a été et est encore, face aux manifestations du racisme, des injustices et des discriminations de par le monde, « la recherche de notre identité, l’affirmation de notre droit à la différence, sommation faite à tous d’une reconnaissance de ce droit et du respect de notre personnalité communautaire ».

Il ne s’agit donc pas de se réfugier dans une conception univoque, fixiste et achevée d’une identité en réalité forcément plurielle.

Pas nous, les descendants d’esclaves ! Nous qui sommes justement les dépositaires de la rencontre des cultures, de la confrontation violente et barbare mais aussi de la reliance fertile et accoucheuse d’une civilisation inédite, en perpétuel mouvement, métissée et riche des apports de tous les univers, de toutes les rencontres.
Plus encore, j’ai l’intime conviction que dans le monde interconnecté qui est le notre, où les Hommes sont en mouvement permanents, nos cultures créoles et métissées constituent un paradigme d’avenir : l’identité nationale ne pourra être que l’identité assumée des origines multiples, de la multiplicité fondatrice qui enrichit l’avenir des possibles.

Je crois aux identités ouvertes, à une promesse d’avenir et non à une allégorie des identités-patrimoines.

Comme Aimé Césaire le proclamait, « je pense à une identité non pas archaïsante, dévoreuse de soi-même mais dévorante du monde, c’est-à-dire faisant main basse sur tout le présent pour mieux réévaluer le passé et plus encore, pour préparer le futur ».

C’est le défi qui se pose à nous si nous ne voulons pas réduire la notion d’universel aux seules dimensions d’un hexagone imaginé, réduits à ses seuls « postulats et à travers ses catégories propres ». La France s’est enrichie de la multiplicité des identités de ses régions de France, d’Europe et des anciennes colonies d’Afrique, d’Asie et des Amériques. La République ne peut se dérober. La République ne peut accepter de croire à la fiction de l’essence d’un identité nationale par là-même stéréotypée, axé sur la mise à distance d’un Autre à la fois fantasmé et caricaturé. Car nous savons tous que l’identité nationale se fabrique, se transforme, se réinvente et s’élargit en permanence, et qu’en sens il n’est pas possible de la définir. Si la République est une, elle doit aussi se faire promesse du respect des valeurs de la diversité humaine qui seule fonde l’Universel « non pas par négation, comme le disait Césaire, mais comme approfondissement de notre propre singularité ».

Alors, il faut croire en l’homme, et l’initiative des habitants de Champagney le prouve bien, par le souci de la justice, de la dignité, de la fraternité qui vous anime ici, en cette Maison de la Négritude.

Aussi, je voudrais saluer ici tous ceux, Elus et Association, qui ont concouru à la réalisation de cette audacieuse salutation à l’aventure humaine en nous rappelant que ce qu’il y a de plus humain dans l’homme est la liberté.
Frantz Fanon nous l’a enseigné. « L’homme est un oui, oui à la vie. Oui à l’amour. Oui à la générosité. Mais l’homme est aussi un non. Non au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. A l’exploitation de l’homme ».

Permettez que je salue particulièrement les membres de l’amicale des Antillais qui ont choisi de vivre dans cette terre de marche franche-comtoise et leur dire combien ils nous sont proches au-delà des océans.
Leur confiance dans la voie tracée par nos aînés, leur détermination à construire cette République Une et Diverse que j’appelle de mes vœux, leur affirmation de ne « pas se laisser engluer par les déterminations du passé » les honore. Car nous ne sommes pas « esclaves de l’Esclavage qui déshumanisa nos pères ».

Tout cela nous rend tous fiers : fiers de cette revendication de l’ouverture à la différence dans l’égalité, fiers de cet éloge de la tolérance et du respect de notre pluralisme.

Pour conclure, permettez-moi, Monsieur le Maire, de m’inspirer de la coïncidence des vœux de Champagney et des lettres des esclaves de Saint-Pierre, pour appeler chacun d’entre nous, ici et là-bas, à prendre conscience d’une nécessaire vigilance. L’actualité nationale nous montre que le combat des droits à la liberté, à l’égalité, à la fraternité et à la différence n’est pas terminé. Dire différence ne veut pas dire inégalité. Cela veut simplement signifier que l’Universel Républicain ne saurait se résumer à une injonction à la conformité, à une file militaire dans laquelle il conviendrait qu’aucune tête ne dépasse…

Il faut nous mobiliser pour bâtir cette République de la paix entre les hommes, et ouvrir un chemin à l’utopie possible de notre monde : celle d’un monde de l’interconnexion et de la porosité des frontières géopolitiques, mentales, culturelles ; Celle qui préserve les générations futures des processus de déculturation et de déshumanisation, comme nous l’a enseigné le « Cahier d’un retour au pays natal » qui n’est pas un cahier de doléances mais bien un cahier d’humanité pour tous les hommes de la terre.

Serge Letchimy

Print Friendly

6 réflexions au sujet de « Serge Letchimy invité de la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme »

  1. Plus j’avance , plus j’observe la mutation extraordinaire du maire de fdf . Il a sans conteste , une dimension d’humaniste , d’analyste , une maîtrise de l’histoire politique et sociale de son pays assez exceptionnelle. Je n’ai pas été toujours d’accord avec ses positions, surtout au début de son premier mandat, je suis un modéré de gauche adepte du pragmatisme et du réalisme dans ce monde fluctuant et déconcertant . Comme dirait mon ami Daniel Chomet qu’attends tu pour nous rejoindre ? J’y pense, j’y pense, car en vérité cet homme est fascinant et a incontestablement une dimension d’homme d’état.

  2. je dirais même plus d’Homme d’ÉTAT, digne de nous représenter au Parlement… au risque de le perdre car il pourrait être convoité…

  3. Non, non nous n’allons pas le perdre ! Il prendra le leadership en Martinique si tout se passe bien – et avec des gens comme lui, on est sûr que le peuple sera bien accompagné pour son émancipation !

  4. Ce discours est profond, mordant, et intellectuellement construit…. de Fanon à Césaire que dis-je? de Césaire à Fanon…. Mais de grâce pourquoi voulez vous faire de Monsieur Serge Letchimy un homme d’Etat -Pourquoi? et Pour -quoi?
    Il n’a pas besoin de la reconnaissance du Centre (Centre au sens où Samir Amin l’emploie) En plus vous osez écrire Etat tout en capitales…. attention au sens du tout et à son contraire…. Il est un porte drapeau “rebelle” et c’est en cela que la Martinique se reconnait et continuera de se reconnaitre en lui.

    Woti Cézè pouÿ tann’ zot. République/Homme d’Etat/Régalien/
    Peut être dois je comprendre -Nation.Aÿ!Aÿ Aÿ!

  5. Rassurez vous, normalement “État”, comme, pour “Peuple”, comme pour “Nation” ce sont les mots qui dans la langue française s’écrivent en majuscule ou avec la première lettre en majuscule…. Par Rebelle vous entendez “LIBRE”? Nous savons qu’il ne partira pas mais nous pouvons quand même constater qu’il a cette dimension…Mais vous avez raison je ne le redirai plus…

  6. BONJOUR !

    l’esclavage est un thème qui m’est cher mais on parle aussi d’identité
    l’identité je dirais que c’est tout d’abord le lieu où on est né, une histoire, une
    culture, un mode de vie, une langue, une manière de vivre, une cuisine… MAIS
    le plus beau ce n’est pas d’imposer à ou aux autres tout cela parce que eux
    aussi ont une identité et c’est aussi vivre en harmonie. Par contre
    se retrouver pour se souvenir, échanger, transmettre c’est éssentiel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>