Xénophobie d’Etat
9 janvier 2012XENOPHOBIE D’ETAT
Par M. Serge LETCHIMY
Député de la Martinique. Président du Conseil Régional.
La meilleure aune pour sonder l’abîme qu’ouvre sous nos pieds la circulaire Guéant, ce ne sont pas seulement les dispositions effarantes qui visent à réduire l’immigration professionnelle légale, et à refouler les étudiants, même des plus brillants, qui disposeraient d’une perspective d’emploi.
Elle est plutôt de considérer comment l’infamie perdure (telle une sourde infection) dans une circulaire dite « complémentaire », autour de laquelle on se réunit pour trier, discuter, chipoter, comme alentour d’un vieux plat de lentilles, et cela en vue de dégager, entre « le trop peu et le trop tard », une voie de sortie, un « accord acceptable ». Ce qui nous amène de fait à rapiécer l’inacceptable, et à nous accommoder de l’inaccommodable.
Car de quoi s’agit-il ?
D’une petite stratégie politicienne qui fermenterait sur les terres du front-national mais qui laisserait indemne celui qui la pratique ? D’une astucieuse répartition des rôles entre celui qui assure l’honneur républicain, et le commis sauvage qui bafoue les plus élémentaires de ces mêmes valeurs ? D’une cuisine machiavélique, juste un peu grotesque, dont il serait possible d’humaniser les procédures ?…
Pour ma part, je n’y vois qu’une xénophobie d’Etat qu’aucun avenant ne saurait rendre fréquentable à quelque degré que ce soit.
Cette circulaire s’inscrit dans une inépuisable déperdition éthique : le ministère de l’identité nationale ; la punition collective infligée aux Roms, et leur stigmatisation effarante ; les dispositions administratives scélérates des camps de rétention ; les nationalités conditionnelles ; les rafles autour des écoles et les charters hebdomadaires ; les objectifs chiffrés imposés au préfets ; la suspicion à peine voilée, jetée sur tous les tenants de l’islam… et tout un lot d’ignominies ordinaires que la vulgate journalistique classe dans le calcul politicien, refusant de voir qu’il y a là , à l’œuvre, une logique qui relève d’une négation républicaine.
On a commencé par la lutte tonitruante contre l’immigration illégale, la chasse aux sans-papiers (racaille déclarée, vecteur des misères, incompétences et autres malheurs du monde) contre le regroupement desquels on pouvait mobiliser les forces de l’ADN. Puis se sont ouvertes les célébrations de l’immigration choisie, laquelle permettait de choisir à la tête du client en attendant de pouvoir lui scanner le cerveau. Et maintenant, sans vergogne, sans nécessité démontrée, et sans même un prétexte, s’ouvre la réduction drastique de l’immigration légale, pourtant basée sur des compétences professionnelles attestées par des contrats de travail. Contrats offerts par des entreprises françaises pourtant peu enclines au romantisme humanitaire. La borne étant franchie, il n’y a plus de limite : on peut désormais crier le haro sur l’excellence des matières grises, celle qui se reconnaît dans les valeurs françaises, et qui se fiant à son histoire et à ce qui lui reste d’aura internationale, affluent en masse vers ses universités. Elite diplômée, aimant la France, déclenchant des contrats de travail, relevant d’un niveau culturel permettant d’envisager les mutations du monde sans le moindre fanatisme, elle devient pourtant un vrac indésirable, au grand dam des entreprises, des grandes écoles et des universités les plus prestigieuses. En clair : on est parti de l’absurdité la plus honteuse pour patauger dans l’aberration la plus brutale.
Discuter d’un « assouplissement » qui permettrait aux préfets de s’y coller au cas par cas, sans porter atteinte à « l’attractivité du système d’enseignement supérieur », ni aux « besoins de certaines entreprises » reviendrait à patauger soi-même dans cette aberration.
Cette circulaire doit etre retirée.
C’est ce que demande l’hygiène républicaine la plus élémentaire.
Vu des Antilles, la France c’est une histoire, pleine d’ombres et de lumières ; mais ses lumières ont toujours combattu ses ombres. Elles ont permis à beaucoup de colonisés de mieux revendiquer contre les colonialistes et autres impérialistes. L’ombre de monsieur Guéant, et de ceux qui le confortent, qui acceptent sa mathématique infernale, qui exécutent ses circulaires, porte atteinte au nom même de la France, et sans doute à sa fonction historique dans ce monde. La mise en relations des humanités, nous enseigne que nous disposons aujourd’hui d’une même terre, d’un même navire pour une même destinée, que les vieilles identités constituées d’absolus doivent maintenant considérer les fluidités relationnelles qui offrent à chacun d’entre nous des histoires, des langues, des dieux, des terres natales, des familles et des frères que l’on peut se choisir.
Ce qui a fait la France, c‘était son ouverture, et sa nature multi-trans-culturelle. Ce qui lui peut assurer un destin dans le monde conforme à son histoire, ne peut être rien d’autre que cette même ouverture, et l’acceptation de sa multi-trans-culturalité. Cette dernière suppose l’aptitude à placer les humanités au cœur d’un projet collectif.
C’est au nom de cette ouverture que nous, autonomistes martiniquais, respectons le pacte républicain français. C est en son nom que nous nous battons pour une autonomie constitutionnelle qui ne remette pas en cause ces liens ancestraux et multiples qui nous rattachent à la France, tout comme ils nous rattachent à l’Afrique, à l’Inde, à la Caraïbe, aux Amériques… L’université des Antilles-Guyane a besoin que des enfants de l’archipel caribéen viennent se former chez elle, connaître la Martinique, envisager de concert avec nous la construction d’un espace Caraïbe. Nous leur disons d’ores et déjà : welcome ! La nature de tout peuple, de tout pays, et encore plus d’une île composite comme la nôtre, est d’être en inter-relations avec la plus grande diversité possible, pour s’ouvrir et s’enrichir dans le respect des différences.
Dans l’idée d’une nation emmurée, épurée, apurée, qui se méfierait du chatoiement des matières grises, c’est à dire de ce qu’il existe de plus précieux dans la matière humaine, ne peut surgir sinon la mort de ce qui fait la France, mais la condamnation inéluctable et sans appel de ceux qui ne lisent pas en elle.
Serge LETCHIMY.




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Bravo Serge . Ça c’est un coup de gueule bien. bien pensé et bien mérité !!
Qu’en penserait aujourd’hui Aimé Césaire et .. bien d’autres
Merci , nous sommes nombreux a penser comme toi …