Cher François Hollande
20 janvier 2012Cher François Hollande,
Nous avons le privilège d’accueillir, sinon deux personnes différentes, du moins deux perspectives. La perspective que nous offre l’ami, celui qui a la sagesse et la sérénité nécessaire pour faire face aux fortes turbulences qui secouent la France, l’Europe et le monde. La perspective que nous offre le candidat, dans sa capacité à résister, à faire preuve de courage et de détermination dans une campagne qui est difficile et complexe, notamment face à la montée de l’extrême droite qui nie les valeurs de la république dans ses racines les plus profondes et stigmatise l’étranger. La circulaire Guéant est un exemple de la négation de l’autre et du renfermement inacceptable de la France sur elle-même.
Bienvenue en Martinique François HOLLANDE.
Une terre où les beautés naturelles ne suffisent pas à atténuer ce que Marx appelait « l’enfer de la paupérisation ».
Comme pour bien des pays du monde, nous sommes touchés par l’augmentation des pauvretés et des misères engendrées par le capitalisme et aggravées par nos handicaps structurels : 80 000 personnes vivent ici en dessous du seuil de pauvreté (moins de 700 € par mois) ; le taux de chômage incroyablement élevé (23%) ; 12000 familles attendent un logement social ou très social ; 10000 habitations sont jugées insalubres ou indignes ; le décrochage scolaire s’amplifie, alimentant la délinquance et le mal-être des jeunes ; l’illettrisme est encore très présent ; la précarité gagne du terrain malgré une croissance du PIB de + 4%.
Si bien que, lorsque je dis ami, je pense au socialiste que vous êtes.
Le monde auquel nous avons affaire est propulsé par les moteurs de la technique, de la science, mais aussi par l’économie spéculative et d’une démesure de l’idée du profit. Le tout conduisant à des dérégulations de toute nature
Sous cette globalisation libérale, ce qui a disparu c’est l’humaine dimension, voire l’humaine condition, et c’est bien cette absence qui rend précieuse l’idée du socialisme.
Et quand je dis socialisme, je pense à une intention politique puissante qui se soucie de l’épanouissement de l’homme. Un épanouissement où les idées de solidarité, de partage, d’équité, de respect des identités, des cultures, des équilibres écologiques de la planète, sont des forces cardinales.
Aimé Césaire, le fondateur de notre parti, le Parti Progressiste Martiniquais, avait toujours placé son action dans la perspective du socialisme, et du respect des différences des cultures et des identités. C’est-à -dire qu’il n’a jamais détourné son regard des fondements d’une vraie politique : celle qui vise à ce qu’il existe de plus élevé dans l’homme et qui constitue la vraie finalité de toute action publique. Et il avait raison. Quand on considère le combat que nous avons à mener, ici, en Martinique, je dirais que l’idée du socialisme et de ses générosités humanistes, sont pour le moins indispensables.
Dans notre combat, je distingue le contexte immédiat d’un contexte plus large.
Le contexte immédiat, relève des séquelles du vieil « esprit colonial », lequel entraine à ses trousses le « vieil esprit colonisé ». Ces deux états d’esprit peinent à admettre que l’on ne saurait envisager la moindre dynamique de développement sans une dynamique de responsabilité.
Le contexte le plus large nous inscrit dans une nouvelle dynamique.
Une dynamique de responsabilité qui ne remet pas en cause, ni les liens multiples qui nous unissent à la France, ni l’égalité des droit au sens de son application régalienne, ni le droit à la différence, et encore moins les liens qui nous unissent à la Caraïbe, aux Amériques, et au-delà , à l’Afrique et à toutes les sources de notre identité.
Un pays qui est étranger à sa géographie, un pays qui ne trouverait pas ses sources d’inspiration dans son milieu naturel, un pays sans connaissance de ses richesses écologiques, est un pays qui s’ignore. Au delà , c’est un peuple qui se délite, se sont des hommes qui deviennent eux-mêmes étrangers à leur propre destin, étrangers à la fraternité régionale, indifférents au dépassement collectif…. Ils se trouvent alors en rupture avec la nécessaire prise de conscience des défis à relever, dans une démarche responsable et digne.
Mais ce combat pour la responsabilité ne nous fait pas perdre de vue un champ de bataille déterminant. C’est celui du développement local enfermé dans un système économique aux extensions financières prédatrices.
Si les forces progressistes sont encore inscrites dans des frontières nationales, l’idéologie capitaliste a plusieurs décennies d’avance dans la prise en compte de la totalité du monde. Partout, les peuples sont livrés aux violences du marché, y compris en Martinique. Il nous est très difficile d’articuler une idée de l’homme dans un espace mondial où les Etats ne disposent pas des mêmes capacités d’actions que les entités spéculatives, transnationales et quasi-invisibles.
Les accumulations de capitaux et les dérives du marché financier entrainent autour d’elles une intensification du dénuement. Ce que nous avons ici, dans notre pays c’est une croissance non partagée imprégnée d’un modèle économique de dépendance fondé sur l’importation massive pour servir une société de consommation, réduisant à néant une croissance interne de la production locale.
C’est pour moi une des causes essentielles de notre incapacité à réduire le chômage, la précarité sociale, ce qui passe nécessairement par une profonde mutation du modèle et de la culture économique locale.
Cette situation accompagne un effondrement des résiliences humaines élémentaires et des valeurs morales et spirituelles nécessaires en de telles circonstances.
La violence économique en générant l’égoïsme, l’individualisme et l’exclusion construit les bases d’une indignation collective dont il faut se méfier. Avec 60% des jeunes de moins de 27 ans en inactivité c’est une bombe sociale à retardement qu’il va falloir désamorcer le plus rapidement possible. Lorsque l’économie est dans l’incapacité de fournir un salaire par le travail, il est légitime que l’Etat joue son rôle en accompagnant par des moyens publics ceux, notamment les jeunes, qui sont victimes du chômage. François HOLLANDE, tenez bon, vos contrats de génération participent d’une justice sociale préventive nécessaire dans un pays comme la France et encore plus dans un pays comme la Martinique.
C’est pourquoi, au socialiste que vous êtes, j’aimerais souligner à quel point la tâche qui est devant nous est de reconnaitre que rien d’humain ne sera envisageable, si à l’échelle du monde, dans la jonction de tous les progressistes, nous n’adressons pas aux banques, aux spéculateurs, à l’esprit de profit et aux marchés financiers, une négation des plus radicales dans leur dérives spéculatives.
D’un autre coté il me semble tout autant suicidaire que la France s’engage dans une logique de répression budgétaire aveugle tout en se soumettant à la financiarisation spéculative des états, sans remettre en cause la logique de privilèges mise en œuvre depuis 2007, par des cadeaux fiscaux, au profit des plus riches.
Le démantèlement des services publics, la réduction des prestations sociales élémentaires, la réduction des moyens destinés à l’emploi et à l’éducation des jeunes, le non remplacement systématique d’un fonctionnaire sur deux, n’est pas acceptable.
Sur le plan écologique, cette planète est fragile, nos pays d’outre-mer le sont tout autant. Je rappelle que les mutations écologiques, les dérégulations ont fait prendre conscience de l’importance et de la valeur des services écologiques rendus à la terre toute entière par nos pays.
Cette richesse en matière de biodiversité de nos pays (80% de la biodiversité française se trouve dans l’outre-mer), le gigantisme de nos masses océaniques (97% des surfaces maritimes françaises se trouvent en outre-mer) créent de nouveaux rapports de force géopolitique et écologique dont la France peut s’enorgueillir. La France est la 2ème puissance mondiale après les Etats-Unis et la 1ère puissance maritime d’Europe.
Cette situation implique de nouveaux rapports gagnant/gagnant de développement économique entre la France et nos pays à travers une nouvelle approche des valeurs éco systémiques dans le cadre de la révolution écologique qui est en cours. Il nous faut aussi, dans la radicalité du socialisme, rompre avec une conception de l’humanisme qui distingue l’homo-sapiens du reste du vivant. C’est pourquoi la question du nucléaire nous préoccupe beaucoup, et que nous sommes sensibles à la nécessité d’une alternative véritable, qui serait engagée au plus vite et de la manière la plus déterminante.
Dans ce domaine, la Martinique se veut être un modèle sur le plan environnemental, écologique, et énergétique dans lequel s’inscrira une politique de développement exemplaire.
Maintenant, je voudrais dire quelques mots au candidat.
Nous ne sommes demandeurs de rien !
Nous ne sommes ni dans la demande et encore moins dans la quémande !
Nous voulons proposer d’abord à nous même, à la France et au Monde, une alternative nouvelle : l’espace d’une humanité moderne, d’innovation, de culture et d’ambition. Il s’agit d’un contrat de progrès nous inscrivant résolument dans un partenariat actif et moderne.
Oui, nous devons nous investir désormais dans une culture de projet pour mieux nous extirper de l’ancestrale logique de guichet de l’import et de l’économie d’habitation.
C’est pour cela qu’il ne s’agit plus pour nous de poser des rustines sur des vieux modèles, mais nous engager dans une vraie révolution économique et sociale pour mieux tirer profit, (à notre initiative, avec une intelligence décomplexée, avec un pouvoir d’initiative domicilié), de ce qu’à apporté au cours de ces dernières décennies l’égalité des droits.
C’est dans cette perspective aussi que se construisent les luttes pour l’émancipation, pour le développement et pour le bien être collectif.
Mais vous le savez Il existe un certain nombre de verrous !
Le premier est inscrit dans la Constitution française actuelle, qui date de l‘après-guerre, et qui méconnait les mutations contemporaines du monde.
L’idée d’une « République une et indivisible », où il n’y aurait que des populations, est incompatible avec l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, et de ces peuples qui se retrouvent fusionnés dans la regrettable appellation « d’Outre-mer ». On mesure bien la profondeur d’une telle absurdité.
L’idée d’une République unie, plurielle, multiculturelle, et donc respectueuse des différences, est mieux adaptée aux interdépendances du monde contemporain. L’achèvement de la décolonisation, la mise à mort définitive de l’esprit colonial, demande qu’une République plurielle élimine les ancestrales inquiétudes statutaires en inscrivant, dans le texte fondamental, un droit à l’autonomie, dans lequel le droit à la différence, ne saurait, en aucune manière, être l’ennemie de l’égalité des droits.
Il est temps, cher candidat qu’une nouvelle pensée politique considère que le socialisme exige des solidarités bâties sur la responsabilité de tous les partenaires.
En attendant l’adaptation de la Constitution, il est temps de considérer que des habilitations transversales, concernant le développement durable, puissent devenir possibles, en sorte que nous puissions mieux actionner nos projets, mieux participer à l’économie de la France, mieux optimiser notre partenariat avec l’Europe.
La France n’a pas besoin de satellites déresponsabilisés, repartis sur toutes les mers du globe. Elle a besoin de partenaires qui existent pleinement dans leurs espaces et leurs réalités. C’est en face de cette haute exigence que chacun doit prendre, comme il l’entend, ses responsabilités.
Cher François Hollande, je réitère que vous êtes ici le bienvenu.
Si nous ne vous demandons rien, nous sommes quand même attentifs au combat que vous avez mené, et au courage dont vous avez fait preuve. Ce courage est de bon augure pour ce qui concerne la vision la plus juste et la plus respectueuse de ce que nous sommes, et de ce changement que la France doit maintenant décider.
Je vous adresse tous mes vœux de réussite.
Mais au delà de ces vœux, nous, progressistes, iront plus loin en participant activement à la bataille pour faire de vous le futur président de la république française.
Serge LETCHIMY
Député de Martinique
Président du Conseil régional.
Grand Carbet de Fort de France, le 15 janvier 2012.




Chargement 



Président LETCHYMI, votre long discours lors du passage de François HOLLANDE en Martinique était plein de “bon sens”. Mais il me reviens en toute “démocratie participative” de faire mes observations sur cette partie de votre discours: “Lorsque l’économie est dans l’incapacité de fournir un salaire par le travail, il est légitime que l’État joue son rôle en accompagnant par des moyens publics ceux, notamment les jeunes, qui sont victimes du chômage”. C’est donc cette partie de votre discours qui disons le me choque à chaque fois que cette “formule” est reprise par les un et par les autres. En effet en “mon moi intérieur”, même si vous avez raison quand vous dites “qu’il est légitime que l’état joue son rôle”, il me semble que la notion de notre capacité de recherche de solutions ici, n’est pas mise en avant…Il “me” manquait cet aspect “des choses” à travers vos propos, je n’ai pas l’impression que nous voulons dire par exemple voila ce que nous vous proposons, voila ce que nous voulons, voila ce que nous nous apprêtons à faire! Président, il y a des initiatives dans notre île, des “mapipi” qui travaillent, et surtout des “mapipi” qui s’ignorent donnez leur donc à travers des concours l’opportunité de se découvrir!! L’histoire me conforte dans ma volonté de croire que nous ne défendons pas nos “initiatives”, nos projets, nos innovations, simplement en écoutant le journaliste qui relate les propos du Président SARKOZY en Guyane, je site: “Fini l’assistanat”, cette phrase me révolte mais c’est nous même qui leur donnons la formule. Mais quand allons -nous montrer au grand jour Président, tous les projets innovant portés par l’imaginaire martiniquais. Étant moi-même porteur de projets dans plusieurs domaine, permettez que je sois offusqué de continuer à être traité comme un demandeur de charité. La Martinique, ma Martinique doit être plus que cela, dans les discours, parce que plus que cela dans l’action.